10.3 Des processus de socialisation en transformation : Les rôles, les normes et la construction de l’identité en mutation

Dans ce contexte caractérisé par la numérisation progressive de tous les aspects de la vie, les processus de socialisation des enfants, des adolescents et des jeunes adultes se sont eux aussi retrouvés transformés : les rôles au sein de la famille et entre les différentes générations ont en partie muté, les personnes du même âge (pairs) ont gagné en importance dans le domaine de la digitalité et la construction de l’identité devient plus complexe en raison de la multitude des vecteurs d’influence.

L’étude des processus de socialisation à l’ère du numérique révèle que les jeunes, bien qu’ils aient tous grandi avec le numérique, présentent des profils particulièrement variés. Les pratiques d’utilisation, les préférences médiatiques ainsi que les processus de négociation diffèrent notamment de manière significative en fonction de l’âge, du genre et du statut socio-économique. A titre d’exemple, alors que les adolescents âgés de 12 à 15 ans ont une préférence pour des plateformes telles que TikTok ou Snapchat ou pour certains jeux tels que Fortnite ou Brawl Stars, ceux-ci sont souvent considérés comme « trop enfantins » par les adolescents plus âgés et les jeunes adultes. À l’inverse, des plateformes telles que Facebook sont réputées être utilisées par les générations plus âgées. Ces quelques différences montrent que les jeunes d’une même génération se distinguent activement des autres générations par le biais de leurs pratiques numériques. Les cultures numériques des jeunes sont complexes et en constante évolution. Elles leur servent non seulement à se démarquer des adultes, mais aussi à se forger une identité (et à manifester son appartenance à différents groupes partageant les mêmes intérêts).

La transformation numérique remet par ailleurs en question les définitions et les modèles classiques relatifs aux générations, aux rôles et à l’autorité. Les jeunes se voient aujourd’hui plus que jamais comme des acteurs compétents et capables d’agir dans le domaine des médias numériques. Ils maîtrisent généralement davantage les outils numériques que leurs parents ou leurs enseignants et enseignantes. Cela représente une situation inédite pour les deux parties : les jeunes endossent un rôle d’expert, que certains d’entre eux revêtent avec assurance, tandis que d’autres le perçoivent comme une étiquette imposée et une attente qu’ils doivent satisfaire. Les adultes perdent quant à eux de l’autorité dans ces domaines. Cela entraîne également une altération des relations intergénérationnelles au sein des familles et conduit à une renégociation de l’autorité, de la responsabilité et de la communication dans le domaine numérique. De nombreux jeunes ne considèrent plus leurs parents comme des interlocuteurs compétents en la matière. Dans ce contexte, les parents se retrouvent à la recherche de repères afin de faire face à ce monde numérique en constante mutation, notamment pour ce qui est de l’intelligence artificielle ou des appareils connectés. Cette situation crée de nouvelles attentes envers les parents, ainsi qu’envers les approches pédagogiques et les offres de soutien.

Les écoles, les établissements de l’éducation non formelle et les autres institutions sociales constituent des instances essentielles de la socialisation. Celles-ci sont confrontées de manière grandissante aux défis posés par des modes de vie imprégnés par le numérique (cf. p. ex. Chapitre 7). Il leur faut repenser leurs structures, leurs offres, leurs approches et leurs pratiques, les adapter en continu et accompagner activement les processus éducatifs numériques afin de pouvoir satisfaire les nouvelles attentes des jeunes et répondre aux besoins croissants en matière de compétences numériques. Ces institutions sont donc soumises à une pression croissante. Elles ne peuvent se contenter de transmettre des connaissances pour garantir une éducation numérique, mais doivent montrer l’exemple et accompagner les jeunes au quotidien. Les enseignants, les enseignantes et le personnel spécialisé doivent sans cesse développer leurs compétences dans le domaine des médias numériques s’ils veulent rester en phase avec les jeunes. Dans le secteur de l’éducation, les enseignantes et enseignants sont particulièrement appréciés lorsqu’ils utilisent des médias et des supports numériques en classe et lorsqu’ils accompagnent et facilitent la transmission de connaissances.

Le rôle majeur des pairs en tant qu’accompagnateurs numériques et acteurs fixant les normes met en lumière la portée des processus de socialisation horizontaux. Les pairs ont en effet acquis une certaine importance au sein des espaces numériques (cf. p. ex. Chapitre 6). Ils constituent des interlocuteurs privilégiés pour les questions techniques, servent de modèles en matière de pratiques numériques et établissent des normes qui orientent les jeunes. Quiconque n’utilise pas certaines plateformes ou certains outils court le risque d’être exclu de certains groupes sociaux. Cela renforce non seulement des mécanismes sociaux tels que l’appartenance à un groupe, mais aussi la pression sociale. La manière dont on utilise les médias numériques est alors réévaluée au regard de ces normes sociales. Ce constat démontre que l’utilisation des médias numériques ne relève pas d’un phénomène purement individuel, mais bien social, fortement influencé par les pairs, l’appartenance sociale et les attentes normatives. En dépit du rôle fondamental que jouent les pairs, il apparaît que les parents restent encore et toujours des modèles clés, y compris dans le domaine du numérique. Ainsi, les pratiques numériques des parents (les médias qu’ils utilisent, la manière dont ils appliquent eux-mêmes les règles familiales et l’importance que revêtent les technologies numériques dans leur quotidien) influencent la façon dont les jeunes utilisent à leur tour les technologies numériques.

Dans ce nouveau contexte de socialisation, la construction de l’identité devient plus complexe. La numérisation élargit considérablement l’espace de socialisation des jeunes. Au-delà de la famille, de l’école et des groupes de pairs, les plateformes et communautés en ligne ainsi que les relations parasociales (p. ex. avec des influenceurs et influenceuses) exercent une influence croissante. Les jeunes sont amenés à se confronter à différents modèles, modes de vie et différentes valeurs, souvent exposés publiquement et partagés sur les réseaux sociaux. Les profils professionnels alternatifs qu’ils découvrent (tels que les influenceurs ou les gameuses) entrent à leur tour en concurrence avec les attentes traditionnelles et offrent de nouvelles perspectives, non sans parfois entraîner des tensions internes entre leur milieu d’origine et leurs projets d’avenir. Le monde numérique engendre de nouvelles logiques temporelles : entre disponibilité permanente, réaction immédiate et gestion continue de son profil en ligne. La pression de toujours devoir être « à jour » peut être source de stress et entre souvent en conflit avec les structures rythmées de l’école, des études ou de sa famille. Ce sentiment de dépassement peut ensuite s’accentuer, en particulier durant la phase de construction identitaire. Les jeunes doivent naviguer entre des exigences contradictoires, les interpréter et les intégrer au sein de leur système de valeurs personnel.