10.4 Inégalités sociales et stress psychosocial

Les inégalités sociales, notamment celles relatives au statut socio-économique ou au genre, se manifestent aussi bien dans le monde non numérique que numérique. Le sentiment subjectif des jeunes quant à leur santé et leur état psychologique s’est considérablement dégradé ces dernières années. Ils expriment en outre une inquiétude croissante face à la perspective d’une guerre en Europe.

Les inégalités sociales persistent, même si le monde numérique offre aux jeunes des possibilités considérables en matière d’accomplissement personnel, d’éducation et de participation sociale. Si et comment les jeunes profitent de ces opportunités dépend étroitement de leur originale sociale. Au Luxembourg, les enfants et les adolescents ainsi que leurs familles sont davantage exposés au risque de pauvreté que dans d’autres pays et par rapport à d’autres tranches d’âge. Les études ont établi qu’un SSE plus faible est associé à un soutien plus limité de la part des amis et de la famille, à un niveau plus faible de bien-être affectif et cognitif, à une santé plus fragile, à un intérêt politique moins marqué, à une pratique sportive et à des activités de lecture moins fréquentes, à des troubles psychosomatiques multiples plus fréquents ainsi qu’à une consommation plus importante de tabac et de cannabis. Tout cela peut entraîner des répercussions sur les ressources des jeunes ainsi que sur leurs chances de réaliser leurs projets de vie.

Le fossé numérique – appelé fracture numérique – se manifeste à trois niveaux différents : celui de l’accès, celui des compétences liées à l’utilisation et celui de la participation. Au niveau de l’accès, il apparaît que la disponibilité d’un équipement numérique de base et d’une connexion à internet est quasiment généralisée au Luxembourg. Presque tous les adolescents et jeunes adultes possèdent un smartphone (95 %), cependant, les jeunes issus de milieux socio-économiques favorables sont nettement plus nombreux à disposer d’autres appareils, tels qu’un ordinateur portable, une tablette ou un ordinateur de bureau (cf. p. ex. Chapitre 5). L’accès aux smartphones est donc élevé au Luxembourg, mais des inégalités sociales sont observables dès lors qu’il est question d’autres appareils. Les inégalités socio-économiques affectent également la capacité à acquérir les modèles plus performants ainsi que les dernières versions de ces appareils numériques.

Sur le plan de l’utilisation, il s’avère tout d’abord que les appareils numériques sont utilisés en premier lieu pour le streaming vidéo et musical, les réseaux sociaux et la communication, tandis que les activités participatives (p. ex. la participation politique) ou la création de contenu semblent moins répandues (cf. p. ex. Chapitres 4 et 5). La forme que prennent les activités numériques des jeunes dépend fortement de leurs ressources familiales : alors que les jeunes issus de familles bénéficiant d’un niveau d’éducation élevé disposent d’un environnement propice au développement de leurs compétences numériques, les enfants issus de familles plus défavorisées sont quant à eux plus souvent confrontés à des restrictions, par exemple en raison d’un manque de soutien. Des différences significatives apparaissent aussi au niveau des compétences : les jeunes hommes évaluent leurs connaissances techniques et opérationnelles ainsi que leurs compétences en matière d’information et de navigation à des niveaux plus élevés que les jeunes femmes du même âge. L’influence du SSE se fait de nouveau sentir : les jeunes issus d’un milieu socio-économique favorable évaluent leurs compétences numériques nettement mieux que ceux issus d’un milieu défavorable à tous les niveaux.

Au troisième niveau de la fracture numérique, la participation, les opportunités et risques des pratiques numériques sont inégalement réparties. A titre d’exemple, les jeunes femmes âgées de 16 à 20 ans ainsi que les jeunes issus de milieux socio-économiques défavorables sont davantage exposés aux sollicitations sexuelles non désirées. Des inégalités liées au genre sont également observables dans le domaine des jeux vidéo. Elles suggèrent que les « bénéfices » que l’on peut tirer de l’espace numérique sont distribués de façon inégale socialement et que les inégalités persistantes, qu’elles soient liées au genre ou au SSE, sont reproduites au sein de cet espace. Malgré les inégalités constatées, les études révèlent également comment des jeunes issus de milieux défavorisés peuvent exploiter de manière active et ciblée le potentiel des espaces numériques afin de compenser leurs désavantages éducatifs. Par conséquent, certains jeunes parviennent, malgré les obstacles structurels, à exploiter les médias numériques en tant que ressource éducative, source d’accomplissement personnel et moyen permettant de développer leurs perspectives professionnelles. Pour ce faire, ceux-ci agissent avec une motivation intrinsèque et mobilisent leurs ressources sociales et numériques.

L’analyse globale de ces trois niveaux montre que les chances de participation ne dépendent pas uniquement de l’accès aux technologies numériques, mais également des compétences, des pratiques d’utilisation et des acquis scolaires. Les différentes dimensions des inégalités sociales sont généralement entremêlées et tendent à se renforcer mutuellement. Ainsi, les ressources financières, culturelles et sociales des parents ont un impact direct sur le niveau d’équipement et de compétences (des parents et des enfants) ainsi que sur les styles d’éducation et les environnements d’apprentissage, que ce soit dans un sens positif ou négatif. Dans ce contexte, les compétences numériques des parents remplissent un rôle majeur : elles facilitent en effet la compréhension des évolutions fulgurantes de l’espace numérique et leur permettent d’accompagner efficacement leurs enfants au sein de cet espace (cf. p. ex. Chapitre 9).

La santé mentale des jeunes subit par ailleurs des pressions croissantes (cf. p. ex. Chapitre 4). De nombreux jeunes rapportent que leur bien-être se dégrade et qu’ils se sentent en moins bonne santé. Le contexte socio-économique est un facteur déterminant à cet égard : les jeunes issus de ménages défavorisés financièrement sont moins nombreux à déclarer avoir un très bon état de santé et signalent plus souvent souffrir de troubles psychosomatiques. L’accès à du soutien émotionnel et social, qui constitue un facteur de protection essentiel, par exemple par le biais de la famille ou des amis, est lui aussi déséquilibré.

Parallèlement, les inquiétudes liées aux crises mondiales ont augmenté. Près de quatre jeunes sur cinq expriment des inquiétudes au sujet d’une guerre en Europe, de leur santé, de la crise climatique, de l’instabilité économique ou encore du terrorisme (cf. p. ex. Chapitre 4). Ces craintes sont susceptibles de générer un sentiment d’impuissance, qui est en outre renforcé par les informations constantes relatives aux nombreuses situations de crise diffusées par les médias numériques. Un grand nombre de jeunes ne s’informent plus par le biais de sites d’actualité classiques, mais au moyen des réseaux sociaux ou d’influenceurs ou influenceuses, une pratique susceptible d’accroître le risque de propagation d’informations partiales ou biaisées.

Les études actuelles font état de disparités notables entre les genres. Les jeunes femmes déclarent beaucoup plus fréquemment souffrir de troubles psychosomatiques que les jeunes hommes. Environ 46 % des filles se plaignent de multiples symptômes psychosomatiques, contre environ 27 % des garçons. Le bien-être général et l’état de santé subjectif des jeunes femmes se révèlent également nettement moins bons. Ces différences se sont accentuées au cours des dernières années. À cela s’ajoute que les filles ont généralement l’impression de bénéficier d’un soutien familial moins important et qu’elles sont davantage exposées à certains risques liés au monde numérique, tels que le harcèlement sexuel. En combinaison avec leur visibilité sociale plus réduite et le soutien plus faible de la part de leur environnement social, les filles continuent de former un groupe particulièrement vulnérable, malgré tous les efforts déployés en faveur de l’égalité.