5.5.4 Expériences négatives en ligne : Sollicitations sexuelles non désirées et comportements numériques transgressifs

Si les espaces numériques proposent aux jeunes un grand nombre de possibilités de participation sociale, d’apprentissage et de loisirs, ils recèlent dans le même temps des risques, en particulier concernant les expériences problématiques, transgressives ou abusives dans les interactions sociales avec des inconnus (cf. aussi chapitre 6). Un thème particulièrement sensible à cet égard est la confrontation avec des contenus non désirés à caractère sexuel ou des sollicitations sexuelles explicites que les jeunes peuvent rencontrer sur les plates-formes des réseaux sociaux, dans leurs chats ou les jeux en ligne.

Les études montrent que de telles expériences peuvent aller de pair avec une charge émotionnelle importante, par exemple sous la forme de sentiments d’angoisse ou de honte, d’une perte de confiance en soi ou d’un sentiment de perte de contrôle (Livingstone & Görzig, 2014 ; Madigan, Villani, et al., 2018). Lorsque ces expériences se répètent ou sont particulièrement invasives, elles peuvent même entraîner des effets à long terme sur le bien-être psychique et le comportement en ligne des jeunes. Les groupes les plus à risque sont les jeunes filles, les jeunes adolescents et les jeunes à faible culture médiatique ou en manque de soutien social.

Nous examinerons ci-après la fréquence des expériences en ligne négatives des jeunes au Luxembourg en fonction d’une série de facteurs sociaux.

La fig. 5.14 illustre les expériences négatives non désirées ou les sollicitations sexuelles en ligne chez les jeunes au Luxembourg. À la question « Wie oft, wenn überhaupt, hast du in den letzten 12 Monaten etwas im Internet gesehen oder erlebt, das dich in irgendeiner Weise beunruhigt hat? Zum Beispiel, dass du dich unwohl gefühlt hast, verärgert warst oder das Gefühl hattest, dass du es nicht hättest sehen sollen »12, environ 64 % des jeunes indiquent avoir eu au cours de la dernière année au moins une fois par mois des expériences en ligne lors desquelles ils se sont sentis mal à l’aise ou irrités. Près de 16 % des jeunes ont été harcelés sexuellement en ce sens qu’ils se sont vu adresser sans l’avoir désiré des demandes de contenus à caractère sexuel (p. ex. informations, photos ou vidéos) sur internet.

À cet égard, les différences genrées sont particulièrement notables. Les jeunes femmes font plus souvent part d’expériences négatives et de harcèlement que les jeunes hommes : environ 21 % des jeunes femmes interrogées indiquent avoir fait l’objet de demandes d’information non sollicitées à caractère sexuel sur internet, cette proportion étant de 10 % pour les jeunes hommes.

Au total, les plus jeunes (12 – 15 ans) sont moins souvent confrontés à des expériences négatives que les âgés. Par contre, le groupe des 16 – 20 ans est plus fréquemment confronté à des demandes non désirées d’informations à caractère sexuel.

Cette évolution est confirmée par les études internationales : l’enquête EU-Kids-Online, menée dans 19 pays européens, fait apparaître qu’environ un tiers des 9 – 16 ans en moyenne a rencontré au cours de la dernière année des contenus à caractère sexuel explicite (Shmael et al., 2020). Une méta-analyse de 96 études d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Asie fait apparaître en outre qu’environ 20 % des jeunes sont confrontés à des contenus à caractère sexuel non sollicités et qu’environ 11 % ont fait l’objet en ligne d’une demande directe de nature sexuelle (Madigan, Ly, et al., 2018 ; Madigan, Villani, et al., 2018).

La fig. 5.15 présente les résultats par sous-groupes concernant l’exposition des jeunes à des sollicitations sexuelles non souhaitées. Les résultats font apparaître que les différences selon le sexe et les groupes d’âge doivent être considérées ensemble ; une analyse selon une perspective intersectionnelle se montre particulièrement révélatrice ici. Dans le groupe des 26 – 29 ans, les femmes sont un peu plus nombreuses que les hommes à avoir été confrontées à de tels contenus. Dans le groupe des 12 – 20 ans, les jeunes femmes sont toutefois concernées trois fois plus souvent par cette problématique. Ces données correspondent à celles d’études comparables menées en Suisse et en Autriche (Külling-Knecht et al., 2024 ; Saferinternet.at, 2023). D’une façon générale, la proportion de femmes subissant des faits de harcèlement sexuel en ligne est la plus élevée chez les 16 – 20 ans, pour diminuer à mesure qu’elles avancent en âge. À l’inverse, la proportion d’hommes soumis à du harcèlement sexuel reste pratiquement constante à partir de 16 ans. Le fait que les 16 – 20 ans soient comparativement plus touchés que les plus jeunes s’explique notamment par des différences dans les comportements en ligne : les jeunes un peu plus âgés ont tendance à utiliser plus souvent des plates-formes proposant des possibilités de communication ouvertes et sont dès lors davantage exposés à des prises de contact non sollicitées. S’y ajoute le fait qu’avec l’âge, les jeunes développent une conscience accrue des comportements transgressifs et abusifs ; il se peut donc que les plus jeunes identifient ou nomment plus rarement de telles expériences problématiques. De plus, une partie des sollicitations sexuelles s’adressent de façon ciblée aux jeunes femmes dont la puberté est déjà avancée ; c’est pourquoi les 16 – 20 ans semblent particulièrement à risque (Görzig & Olafsson, 2013 ; Whittle et al., 2013).

On constate également des différences selon le milieu socio-économique : les jeunes venant de ménages à faible statut socio-économique rapportent plus souvent des demandes non sollicitées d’informations à caractère sexuel. Bien que les jeunes venant de ménages à statut socio-économique plus élevé tendent à être plus souvent en ligne et donc à se trouver en contact avec des contenus à caractère sexuel, c’est chez les jeunes venant de familles modestes sur le plan socio-économique que l’on observe un risque supérieur quant à la probabilité de sollicitations sexuelles non désirées (Livingstone & Görzig, 2014 ; Livingstone & Haddon, 2009). Si les causes de cette situation sont multiples, il faut en particulier souligner le rôle joué par un relatif manque de ressources de pédagogie médiale à la maison, qui peut prendre par exemple la forme d’une éducation insuffisante aux médias (Shmael et al., 2020). Il faut mentionner en outre une moindre résilience numérique ou une culture médiatique lacunaire (fracture numérique de deuxième niveau) ainsi que des facteurs de vulnérabilité souvent cumulés, comme un manque d’informations, un moindre bien-être ou l’absence de personnes de confiance. Les recherches internationales mettent en évidence que les risques numériques se différencient selon des inégalités sociales existantes et peuvent se manifester de façon particulièrement affirmée chez les groupes modestes (Branco & Mühl, 2025 ; Wolak et al., 2008). Pour réduire ces inégalités, des actions de prévention ciblées sont nécessaires, y compris auprès des milieux socio-économiquement défavorisés, en complément de mesures de protection mises en œuvre par les plates-formes. (Livingstone & Haddon, 2009).


  • 12

    « Combien de fois, si c’est le cas, as-tu vu ou ressenti sur internet au cours des 12 derniers mois quelque chose qui t’a inquiété ou choqué ? Par exemple, si tu t’es senti mal à l’aise, si cela t’a irrité ou si tu as eu l’impression que tu n’aurais pas dû voir cela. »