5.5.5 Le (cyber)harcèlement en milieu scolaire

Le thème du (cyber)harcèlement, également désigné par le terme anglais (cyber)bullying, a gagné en importance ces dernières années à mesure que le monde numérique a permis de nouvelles formes de harcèlement et de violence entre jeunes. Le harcèlement doit être entendu comme une forme particulière de violence dans laquelle il existe un déséquilibre de pouvoir entre victimes et auteurs. Le terme fait référence à des actions négatives, physiques ou verbales, commises dans le but de nuire et répétées au cours d’un temps prolongé (cf. Craig & Pepler, 1998 ; D. Olweus, 1994). Dans ce chapitre, nous mettrons en lumière les expériences des jeunes au Luxembourg confrontés au harcèlement en ligne ou hors ligne, et nous en examinerons la prévalence. Par ailleurs, nous nous pencherons sur la littérature scientifique et les résultats d’études luxembourgeoises consacrées aux facteurs de risque et aux conséquences possibles. L’étude internationale HBSC 2021/2022 montre que le harcèlement est un problème largement répandu dans la population scolaire, qu’il apparaît dans plusieurs pays et qu’il peut avoir des répercussions tant sur le bien-être psychique que sur les résultats scolaires des jeunes (Cosma et al., 2024).

Le cyberharcèlement, qui est une forme particulière de harcèlement commis par le biais des plates-formes numériques, représente pour les personnes concernées et leur entourage une gageure supplémentaire par le fait qu’il reste invisible aux tiers et peut survenir sans limites d’espace et de temps. En d’autres termes, les agressions ont lieu souvent dans le secret d’environnements comme les chats privés, via des messages instantanés ou sur des profils à accès restreint et donc souvent non décelables par le personnel enseignant, les parents ou les pairs. Outre l’anonymat des auteurs, il faut mentionner la grande portée et donc la visibilité des agressions de harcèlement, qui peuvent de ce fait atteindre rapidement un large public et entraîner ainsi des dommages considérables pour les victimes. De plus, les posts de harcèlement sont difficiles à supprimer et ont donc une persistance certaine. Cela renforce d’autant la souffrance des personnes concernées, puisque les contenus offensants ou humiliants restent souvent présents sur internet pendant longtemps et peuvent y être retrouvés sans cesse. Dans ce qui suit, nous considérerons comme cyberharcèlement la publication de messages, courriels, SMS ou messages muraux13 malveillants, la création de pages web pour se moquer de quelqu’un ou la création ou l’envoi illicites ou non autorisés de photos désavantageuses d’une personne (Kowalski et al., 2014).

Il est fréquent que les jeunes soient confrontés à des formes de harcèlement tant analogiques que numériques, ce qui montre la nécessité d’embrasser les deux phénomènes d’un même regard. De plus, il est important de prendre en considération à la fois la victimisation et le passage à l’acte des jeunes impliqués dans les cas de harcèlement. Ce faisant, il convient de garder à l’esprit que victimisation et passage à l’acte sont souvent intimement imbriqués. Dans cette section, nous étudierons les manifestations de formes de harcèlement dans les écoles au Luxembourg, les groupes sociaux concernés au premier chef et les approches préventives qu’il est possible de développer afin de favoriser le bien-être et la sécurité des jeunes.

Le harcèlement à l’école

Selon les résultats recueillis, quelque 12 % des jeunes ont, au cours des mois précédant la conduite de l’enquête, harcelé au moins une fois d’autres jeunes à l’école. Environ 22 % des jeunes indiquent avoir été harcelés à l’école (cf. fig. 5.16).

Concernant le paramètre du sexe, il apparaît que les jeunes hommes déclarent nettement plus souvent avoir harcelé d’autres élèves, alors que les jeunes femmes indiquent un peu plus souvent avoir fait l’objet de harcèlement à l’école.

Pour l’âge14, on constate que les 12 – 15 ans sont proportionnellement les plus nombreux à indiquer avoir été harcelés au moins une fois au cours des derniers mois par d’autres élèves. Ce constat correspond à la proportion de jeunes qui déclarent avoir harcelé quelqu’un à l’école au moins une fois au cours des derniers mois.

Quant au statut socio-économique, on n’observe pas de différences statistiquement significatives pour la fréquence à laquelle les jeunes en harcèlent d’autres. Toutefois, il faut noter que les jeunes venant de ménages économiquement plus faibles ont indiqué beaucoup plus fréquemment avoir eux-mêmes fait l’objet de harcèlement.

Selon la comparaison internationale de l’étude HBSC, il apparaît qu’environ 4 % des jeunes de 15 ans au Luxembourg affirment avoir été harcelés au moins deux ou trois fois par d’autres élèves au cours des derniers mois précédant l’enquête. Ce chiffre est légèrement inférieur à la moyenne internationale de l’étude HBSC, qui est de 7 %. Il faut remarquer la différence entre sexes : dans l’étude HBSC, alors que 6 % des jeunes hommes déclarent avoir harcelé à l’école, les jeunes femmes ne sont que 2 % à le faire.

Quant aux expériences de harcèlement aussi, le Luxembourg se trouve en dessous de la moyenne internationale. Quelque 7 % des jeunes de 15 ans déclarent avoir été harcelés à l’école au moins deux ou trois fois au cours des derniers mois, alors que la moyenne internationale est d’environ 9 % (Cosma et al., 2024). Ici encore, il importe de noter une différence entre sexes : selon les études HBSC, 6 % des jeunes hommes et 8 % des jeunes femmes au Luxembourg déclarent avoir été harcelés à l’école.

Le cyberharcèlement à l’école

Le cyberharcèlement n’est pas simplement un prolongement du harcèlement traditionnel : il est animé d’une dynamique propre en ce sens qu’il s’exerce fréquemment de façon anonyme, qu’il est persistant et qu’il est visible pour un large public. Ces caractéristiques sont de nature à accroître la souffrance des personnes concernées et font du cyberharcèlement un phénomène considéré comme particulièrement éprouvant par les jeunes (Kowalski et al., 2014). La fig. 5.17 illustre les comportements et les expériences de cyberharcèlement des élèves (école fondamentale et niveau secondaire) au Luxembourg. Les résultats font apparaître qu’environ 6 % des jeunes ont harcelé au moins une fois d’autres jeunes au cours des derniers mois précédant l’enquête. Près de 10 % des jeunes interrogés indiquent avoir fait eux-mêmes l’objet de harcèlement. Pour le sexe, l’âge15, le statut socio-économique et l’origine migratoire, on n’observe pas de différences statistiquement significatives en ce qui concerne les comportements et les expériences de cyberharcèlement. L’étude comparative internationale HBSC montre que le Luxembourg se situe dans la moyenne des pays étudiés pour la prévalence du cyberharcèlement. C’est ainsi qu’environ 12 % des 15 ans déclarent avoir harcelé quelqu’un sur internet au moins une fois au cours des derniers mois. Ici aussi, il faut remarquer une disparité selon le sexe : alors que 17 % des jeunes hommes ont indiqué avoir harcelé quelqu’un sur internet, il n’y a que 6 % des jeunes femmes à le faire.

En ce qui concerne les expériences de cyberharcèlement des 15 ans, l’étude HBSC montre que tout comme pour les expériences de harcèlement à l’école, la proportion de jeunes touchés au Luxembourg est inférieure à la moyenne des pays. C’est ainsi qu’environ 12 % des 15 ans ont indiqué avoir fait l’objet au moins une fois d’un acte de harcèlement sur internet au cours des derniers mois, pour une moyenne internationale de 14 % dans l’étude HBSC.

Les résultats d’une étude allemande récente font apparaître que le cyberharcèlement entre jeunes ne représente aujourd’hui qu’un faible pourcentage à un chiffre parmi les cas observés et rapportés. Dans le même temps toutefois, on constate que les jeunes qui s’identifient comme sexuellement divers rapportent des expériences de cyberharcèlement dans une proportion nettement plus importante, à savoir 11 % (Fischer & Bilz, 2024).

L’évolution dans le temps montre que la prévalence du (cyber)harcèlement entre jeunes n’a pas reculé de façon claire au cours des dernières années. L’étude internationale HBSC indique que la proportion de jeunes faisant part d’expériences de harcèlement à l’école ou sur internet change très peu dans de nombreux pays (Cosma et al., 2024). Il importe cependant de souligner que le harcèlement « analogique », celui qui a lieu physiquement dans l’environnement scolaire ou social, reste plus répandu que le cyberharcèlement. Diverses études montrent que les formes classiques de harcèlement continuent d’être plus fréquentes ; elles peuvent de surcroît être plus pénibles pour les jeunes, car elles se produisent dans le cadre d’interactions sociales directes et souvent en présence de leurs pairs (Cosma et al., 2024 ; Kowalski et al., 2014 ; Dan Olweus & Limber, 2018). Ainsi, et bien que le cyberharcèlement puisse être difficile à supporter en raison de caractéristiques spécifiques comme l’anonymat et la persistance des traces des agressions, le harcèlement analogique reste un phénomène majeur du fait de la confrontation physique qu’elle implique, ainsi que de son caractère répétitif (Cosma et al., 2024).

Un résultat important de la recherche concernant les attitudes dans le (cyber)harcèlement est le constat de fluidité de la frontière entre les rôles d’auteur et de victime. Une étude menée récemment au Luxembourg a conclu que les rôles d’auteur et de victime sont souvent entremêlés (OEJQS, 2025). C’est ainsi que de nombreux jeunes qui ont été l’objet de harcèlement indiquent avoir été eux-mêmes harceleurs. Ce phénomène, dans lequel les personnes impliquées adoptent à la fois un rôle de victime et d’auteur, est désigné par le terme de dynamique « harceleur-victime » (bully-victim-dynamic) dans la recherche (Salmivalli, 2010 ; Walters, 2021). Cette superposition des rôles d’auteur et de victime montre que les processus de harcèlement sont souvent étroitement liés aux dynamiques des groupes sociaux et sont loin de pouvoir être ramenés toujours à des agissements isolés d’acteurs individuels. Dans le cyberharcèlement en particulier, où l’on présume fréquemment un anonymat du ou des auteurs, il apparaît que ceux-ci ne sont généralement pas des inconnus, mais des camarades d’école ou des connaissances appartenant à l’environnement social plus large de la victime. De plus, le cyberharcèlement ne se manifeste pas exclusivement sous la forme d’insultes ou d’ostracisme, mais aussi par l’envoi ou le partage non souhaité de contenus ou de sollicitations à caractère sexuel (Leemis et al., 2019). Ces actions sont clairement à considérer comme des actes de violence sexuelle dans l’espace numérique (Böhmer & Steffgen, 2020 ; Walters, 2021). De telles formes de transgression numérique montrent que le cyberharcèlement s’inscrit dans des rapports de pouvoir et des dynamiques sociales complexes. Cette situation requiert qu’on l’affronte par des mesures différenciées et ciblées sur le plan tant pédagogique que préventif. Des stratégies prometteuses en ce sens comprennent autant la sensibilisation et la formation du personnel enseignant que le travail direct au contact des élèves. Ce dernier volet doit viser à favoriser des comportements prosociaux et d’établir des règles de comportement claires contre le harcèlement. En outre, pour que ces efforts aient un effet durable, l’implication active des parents est déterminante. Par de telles approches multidimensionnelles qui prennent en compte la complexité du phénomène, il est possible d’intégrer à la fois les facteurs individuels et les dynamiques de groupe du harcèlement dans une lutte ciblée contre ses différents aspects abordés plus haut (Hinduja, 2024 ; Salmivalli, 2010 ; Smith & Slonje, 2010).


  • 13

    Messages muraux : sur les réseaux sociaux, brefs messages de statut ou à contenu que les utilisateurs publient sur leur mur (wall) ou celui d’un autre utilisateur ; ces messages sont généralement publics ou visibles pour des contacts désignés, peuvent faire l’objet de commentaires, être likés et permettent de façon générale une communication asynchrone et traçable pour tous les utilisateurs de la plate-forme.

  • 14

    Il convient de garder à l’esprit que ces évaluations portent uniquement sur les élèves de l’enseignement primaire et secondaire ; en raison du très faible nombre de cas déclarés, le groupe des 26 – 29 ans n’a pas été pris en compte.

  • 15

    Il convient de garder à l’esprit que ces évaluations portent uniquement sur les élèves de l’enseignement primaire et secondaire ; en raison du très faible nombre de cas déclarés, le groupe des 26 – 29 ans n’a pas été pris en compte.