L’analyse présentée ici montre qu’une grande partie de la jeunesse luxembourgeoise dispose d’un large accès au monde numérique et se sert des technologies numériques de manière intensive. Il apparaît toutefois que cet accès et cette utilisation ne sont pas répartis de manière égale et qu’ils sont régis par des facteurs sociaux tels que le sexe, l’âge, l’origine migratoire et en particulier le statut socio-économique subjectif.
Si la diffusion du smartphone est pratiquement générale, l’accès à d’autres équipements comme les ordinateurs portables et les PC de bureau, indispensables à certaines fins scolaires et professionnelles, est inégalement réparti. Les jeunes venant d’un milieu socio-économique plus élevé, en particulier, sont nettement plus nombreux à disposer de ce type d’équipements. Alors que ces jeunes possèdent nettement plus souvent des appareils numériques comme un ordinateur portable ou une tablette, ceux venant de ménages ayant un faible statut socio-économique dépendent dans une plus large mesure d’équipements mis à disposition par les établissements scolaires. Cette situation concorde avec les résultats de la recherche internationale, qui suggèrent l’existence d’une fracture numérique (digital divide) même dans les pays riches (Shank & Cotten, 2014 ; van Dijk, 2020). En outre, on observe des différences liées au sexe pour la disponibilité et l’utilisation des équipements numériques : les jeunes hommes se servent nettement plus souvent d’équipements techniques axés sur les performances comme les PC de bureau et les consoles de jeux, alors que les jeunes femmes préfèrent plutôt des appareils mobiles et flexibles comme les tablettes. Cela est en accord avec les résultats d’autres études identifiant des processus de socialisation et des stratégies de marketing genrés comme facteurs à l’origine de ces différences (Hargittai & Shafer, 2006 ; Kerras et al., 2020).
L’étude des compétences numériques souligne que, contrairement au postulat largement répandu d’un niveau de compétences homogène chez les « digital natives », il existe bel et bien des différences chez ces derniers. On notera en particulier que les jeunes ayant un statut socio-économique plus élevé et les jeunes plus âgés affichent systématiquement un niveau de compétences plus élevé dans tous les domaines. Ces résultats corroborent l’hypothèse du fossé du savoir (knowledge gap), selon laquelle les nouvelles technologies sont susceptibles de renforcer les inégalités sociales existantes, en particulier lorsqu’il existe une inégalité des conditions de départ (Bonfadelli, 2016). Ce fait est confirmé par la recherche internationale sur la fracture numérique de deuxième niveau (Hargittai & Hinnant, 2008 ; A. van Deursen & van Dijk, 2019). En outre, on observe une disparité claire liée au sexe pour les compétences techniques et opérationnelles, celles-ci étant jugées plus élevées par les garçons – une répartition qui s’observe aussi sur le plan international et est le signe de perceptions de soi et de stéréotypes idéologiques biaisés (Cooper, 2006 ; Vekiri & Chronaki, 2008).
Si l’analyse des activités en ligne fait apparaître des utilisations variées, orientées principalement vers la formation et la communication, on observe toutefois des différences liées au sexe et à l’âge. Par ailleurs, il faut souligner l’utilisation intensive des réseaux sociaux et des jeux, qui peut entraîner des risques d’utilisation excessive et de dépendance. La fréquence observée des modes d’usage problématiques (env. 6 % pour les réseaux sociaux et env. 7 % pour les jeux en ligne) correspond aux données internationales de l’étude HBSC et confirme qu’une utilisation intensive n’est pas nécessairement problématique, les facteurs individuels et contextuels jouant un rôle décisif (Boer et al., 2021 ; Orben et al., 2019 ; Przybylski & Weinstein, 2017). Pour la relation au statut socio-économique (SSE), on constate un tableau différencié : si l’utilisation des réseaux sociaux ne varie pas de façon significative avec le SSE, on observe toutefois que les jeunes venant de ménages modestes passent plus de temps sur les jeux en ligne en semaine, ce qui pourrait être le signe d’une offre de loisirs structurellement plus limitée (Rafalow, 2018).
Un autre constat fondamental est l’exposition importante des jeunes à des contenus non sollicités à caractère sexuel, qui concerne en particulier les jeunes femmes âgées entre 16 et 20 ans. Les résultats en la matière sont conformes à ceux de la recherche internationale et montrent l’importance de mesures effectives de prévention et de formation en vue du développement d’une culture médiatique et de stratégies d’autoprotection adéquates (Livingstone & Görzig, 2014 ; Madigan, Ly, et al., 2018). Par ailleurs, on observe des différences significatives dans l’expérience des risques de la digitalité : ainsi, les jeunes venant de ménages modestes rapportent plus souvent avoir fait l’objet de sollicitations sexuelles non désirées. Ce résultat est cohérent avec les recherches internationales, qui montrent que les risques numériques varient selon les inégalités sociales existantes. (Branco & Mühl, 2025 ; Livingstone & Görzig, 2014 ; Livingstone & Haddon, 2009). Le niveau de risque plus élevé chez les groupes plus faibles sur le plan socio-économique peut notamment s’expliquer par un manque de ressources d’éducation aux médias à la maison, une moindre résilience numérique ainsi que l’absence de structures de protection et de confiance (Salza & Samuel, 2025 ; Shmael et al., 2020 ; Wolak et al., 2008). Ces résultats soulignent la nécessité de mesures de prévention ciblées, en priorité à destination des milieux modestes, ainsi que d’une régulation plus stricte des plates-formes afin de protéger les groupes d’utilisateurs vulnérables. (Livingstone & Haddon, 2009).
Dans l’ensemble, ce chapitre montre que la numérisation offre aux jeunes à la fois des opportunités et des risques. Cette ambivalence appelle des stratégies politiques différenciées, susceptibles d’une part de renforcer l’inclusion numérique des groupes vulnérables surtout, et capables d’autre part de s’opposer effectivement aux risques de la digitalité par des programmes de prévention ciblés.