6.3.1 Comment les jeunes perçoivent leur temps

L’expérience du temps dans des contextes numériques fait référence à la manière dont les individus perçoivent et évaluent leur temps (cf. Schroots, 2007). Les données empiriques indiquent que cette expérience s’exprime de différentes manières et qu’elle est intimement liée aux pratiques de communication numérique et aux routines quotidiennes d’une personne.

Un phénomène clé de cette expérience du temps réside dans l’expérience de la synchronicité, c’est-à-dire de la simultanéité. En effet, la facilité d’accès aux appareils numériques ainsi que l’omniprésence des médias numériques facilitent considérablement la pratique simultanée d’activités numériques et non numériques. Cette évolution conduit à une « culture temporelle polysynchrone » (Neverla, 2002, trad. pers.) qui se manifeste dans de nombreuses situations du quotidien des jeunes : Beatriz communique par exemple avec sa meilleure amie par le biais de FaceTime tout en rangeant sa chambre, Lucas regarde des vidéos pendant qu’il fait du sport et Isabelle regarde des séries en prenant son petit déjeuner. Les activités numériques et non numériques se confondent de manière croissante, ce qui a pour conséquence de modifier la perception que l’on a de son temps ; celui-ci devient de plus en plus fragmenté.

Une autre facette de cette culture du temps numérique réside dans l’asynchronisme, c’est-à-dire le fait d’agir de manière différée. Cela se rapporte par exemple au fait que tous les messages ne reçoivent pas forcément une réponse immédiate ; celle-ci peut être délibérément reportée à plus tard. Amélie, 20 ans, raconte à ce sujet qu’elle voit parfois apparaître des messages sur Snapchat, mais qu’elle n’y répond pas toujours immédiatement : « Heiansdo gesinn ech, d’Leit hu mir geschriwwen an ech äntwere net. Et ass express »15 (Amélie, 20 ans). Dans ce type de situation, la communication numérique ne se déroule pas de manière instantanée, les jeunes décident eux-mêmes quand et comment ils répondent aux messages.

Cependant, en fonction de la manière dont les jeunes la gèrent, cette disponibilité numérique permanente peut parfois être vécue comme un fardeau. Lors des entretiens, certains jeunes ont indiqué que leur smartphone les accompagnait constamment et qu’il leur donnait l’impression de toujours devoir être disponibles. Les notifications push ainsi que les discussions de groupe demandent une attention constante. Carmen (24 ans) explique se sentir parfois submergée par le nombre de messages qu’elle reçoit sur WhatsApp – un exemple qui montre que la communication numérique peut quelquefois être perçue comme un fardeau : « Well, the problem is for example on WhatsApp, I receive too many notifications from my groups and everything that sometimes I am overwhelmed, and I just look at my phone and don’t answer them »16 (Carmen, 24 ans).

Les discussions de groupe, telles que celles sur Snapchat ou WhatsApp, semblent être particulièrement exigeantes. Celles-ci ont été évoquées au cours des entretiens, notamment dans le contexte de groupes de classe, de groupes étudiants, de familles ou d’associations sportives. Ce type d’échange implique non seulement un effort de communication plus important, mais implique aussi une obligation sociale de « rester à jour », même si certaines informations, discussions ou nouvelles ne sont pas pertinentes pour l’ensemble des personnes présentes dans le groupe. Isabelle (23 ans) indique par exemple lire quotidiennement les messages de son groupe de famille, bien qu’elle ne se sente plus directement concernée depuis qu’elle a quitté le domicile familial. Cette forme de présence numérique permanente peut créer un sentiment d’obligation sociale qui n’existait pas réellement avec les formes de communication d’autrefois :

Zum Beispiel die Familiengruppe, da aber jeden Tag, kommt entweder: Der Alarm ist an‘ […] So Blödsinn, wir haben eine Alarmanlage und dann schreiben meine Eltern oder mein Bruder immer in die Familiengruppe: Ja, der Alarm ist an‘, ja schön, ich wohne aber nicht mehr zu Hause, was geht mich das an?17 (Isabelle, 23 ans)

À la différence des interactions en personne, qui peuvent être consenties délibérément ou évitées, la communication numérique ne s’arrête jamais : chaque interaction donne lieu à de nouveaux échanges et génère chez certaines personnes un sentiment d’urgence ainsi que la crainte de manquer des événements ou des informations importantes. Ce phénomène, connu sous le nom de Fear of Missing Out (FOMO – peur de rater quelque chose), est fortement corrélé à l’utilisation des appareils numériques et à la disponibilité permanente engendrée par les médias sociaux et les smartphones (Przybylski et al., 2013). Le récit de Tom (15 ans) est particulièrement frappant : celui-ci raconte devoir répondre à 96 snaps le matin, ce qui crée une « boucle de communication ». Le fait de réagir constamment à ces sollicitations numériques influence non seulement la structure du quotidien, mais affecte également l’expérience émotionnelle du temps, qui n’est alors plus ressenti comme quelque chose de disponible, mais comme déjà planifié :

Ech sti Moies op, do hat ech 96 Snaps ze beäntweren. […] All déi mol Moies opgemaach, an alt erëm de Round-Snap geschéckt, plus nach déi, un déi 96 Leit e Snap geschéckt. An da kriss du der jo och erëm zeréck. Dann hues du der erëm 96, an dann […]. Et ass esou e Roulement.18 (Tom, 15 ans)

Dans le même temps, les jeunes déclarent ressentir une forte perte de temps. Les flux interminables et les courtes vidéos des plateformes telles qu’Instagram, TikTok ou Snapchat fournissent une structure qui favorise le fait de faire défiler les contenus pendant des heures sans atteindre de fin clairement définie. Le flux continu de nouveaux contenus personnalisés par des algorithmes en fonction des centres d’intérêt individuels vient renforcer ce mécanisme. Les reels – de courtes vidéos souvent agrémentées de musique, d’effets et de filtres – sont un élément clé à la base de ce phénomène connu sous le nom de défilement infini. Cette forme de consommation des médias peut exercer un puissant pouvoir d’attraction, comme en témoignent les déclarations de certains jeunes : pour Alexander, « TikTok ist echt der härteste Shit »19, tandis que Lucas explique passer beaucoup de temps sur Instagram « mit diesen kleinen Minivideos, die mich total auch abfucken. »20 Les algorithmes des plateformes ont pour objectif de retenir les utilisatrices et utilisateurs aussi longtemps que possible (van Dijck et al., 2018), ce qui invite à envisager la question sous un angle différent : il ne revient pas uniquement aux jeunes de résister à ce pouvoir d’attraction, mais aussi aux plateformes, dont l’architecture est à la racine du problème, de prendre leurs responsabilités. En dépit de leur perception négative des médias sociaux, de nombreux adolescents et jeunes adultes peinent tout de même à s’en détacher et à se soustraire de l’attrait puissant des contenus numériques. Certains font part de leur souhait de mieux maîtriser leur temps, mais se sentent également piégés par le pouvoir d’attraction de ces plateformes. Quelques jeunes expliquent être tiraillés entre les différents usages, qu’ils qualifient d’« inutiles » ou de « productifs ». Le temps est perçu comme une ressource limitée qui doit être utilisée de la manière la plus profitable possible, que ce soit pour le travail, l’éducation ou les projets personnels. Dans ce contexte, le concept de « la société de rareté temporelle » (Zeitknappheitsgesellschaft) (Schöneck, 2009) semble particulièrement bien rendre compte de la situation : si de nouvelles possibilités apparaissent en permanence et dépassent ce qui est réellement réalisable, la pression d’utiliser ces possibilités de manière appropriée augmente également. En conséquence, certains jeunes considèrent leur temps d’une nouvelle façon : celui-ci a tendance à être perçu comme rare et précieux. À la question de savoir à quoi ressemblerait une vie avec moins d’activités numériques, voire aucune, Isabelle répond : « Zeitlich, ich denke, die Tage würden sich schon mal länger anfühlen. Die Tage würden nicht so schnell vorbeigehen »21 (Isabelle, 23 ans).


  • 15

    « Parfois, je vois que des gens m’ont écrit, mais je réponds pas. Je fais exprès. »

  • 16

    Alors, le problème, c’est par exemple sur WhatsApp : je reçois tellement de notifications de mes groupes et de manière générale, que parfois je me sens dépassée et je finis par fixer mon téléphone sans répondre. »

  • 17

    « Par exemple le groupe de famille, là tous les jours il y a quelque chose du genre : « L’alarme est allumée » […] Des conneries comme ça, on a un système d’alarme, alors mes parents ou mon frère écrivent tout le temps dans le groupe de famille : « Oui, l’alarme est allumée », bon c’est bien, mais j’habite plus à la maison moi, en quoi ça me regarde ? »

  • 18

    « Quand je me lève le matin, j’ai 96 snaps auxquels je dois répondre. […] Je les ouvre tous le matin, puis j’envoie direct un nouveau snap de groupe, en plus d’envoyer des snaps individuels à ces 96 personnes. Et après, t’en reçois des nouveaux en réponse. Puis, t’en as de nouveau 96 […] c’est comme une boucle. »

  • 19

    « TikTok [.] C’est vraiment le truc le plus hardcore »

  • 20

    « avec ces petites mini-vidéos qui me rendent complètement dingue aussi. »

  • 21

    « Au niveau du temps, je pense que les jours paraîtraient plus longs. Les jours ne passeraient pas aussi vite. »