La gestion du temps désigne la « gestion des exigences spécifiques liées à l’utilisation du temps (quotidien) » (Plattner, 1990, p. 52, trad. pers.) dans le contexte des médias numériques. La lecture des courts questionnaires remplis par les jeunes dans le cadre de l’étude de recherche dévoile une réalité intéressante et sans doute inattendue : les « règles » ne sont pas un sujet réservé aux plus jeunes qui vivent encore chez leurs parents et dont les processus de négociation numérique font souvent partie intégrante de la vie quotidienne familiale (cf. Chapitre 9). En effet, certains jeunes adultes qui ont déjà atteint leur majorité et quitté leur domicile parental déclarent suivre des règles visant à réguler leur usage des médias numériques. Ce constat révèle que les règles ne sont pas exclusivement imposées par des personnes extérieures, telles que des parents ou des enseignants, mais que les jeunes développent parfois leurs propres règles afin de s’autoréguler, en particulier – comme le montre la suite de la présente section – afin de (re)prendre le contrôle sur leur temps.22
Une première stratégie consiste à adopter une approche plus consciente du temps passé devant les écrans. Cela passe notamment par l’utilisation d’applications telles que Digital Wellbeing ou de fonctionnalités intégrées de mesure du temps d’écran, qui permettent de suivre et d’enregistrer son temps d’utilisation des médias. Ces applications permettent aux utilisatrices et utilisateurs de définir des objectifs concrets, par exemple la durée quotidienne ou hebdomadaire qu’ils souhaitent passer devant leur écran, et de programmer des pauses régulières. À cela s’ajoutent des applications d’aide à la concentration qui favorisent la concentration visant à réduire les distractions numériques.
La hiérarchisation de la communication numérique représente une seconde stratégie clé : les messages urgents sont traités immédiatement, tandis que les autres le sont à un moment ultérieur. Beatriz, 20 ans, décrit cette stratégie comme suit : « Es gibt so eine kleine Regel bei mir, normal chatten, das ist kein Notfall […] das ist ja diese alltägliche […] es ist nicht so dringend und tatsächlich Snapchat ist gar nicht wichtig, Snapchat ist so zum Spaß »23 (Beatriz, 20 ans).
Une troisième approche consiste à désactiver les notifications push afin de réduire les distractions et de pouvoir davantage se concentrer sur les tâches considérées comme plus importantes. Carmen, 24 ans, explique :
I will check it every […] Well, I don’t even have the notifications like I deactivated the push app notifications, because I don’t want to be like […] To have these notifications popping up every time. […] And also, I don’t have notifications on Twitter, I only have notifications on Telegram and WhatsApp.24 (Carmen, 24 ans)
Une quatrième forme d’autorégulation consiste à mettre en place une routine du soir délibérément dépourvue de médias numériques. Plusieurs études scientifiques ont révélé que l’utilisation d’appareils électroniques avant le coucher est susceptible d’avoir des effets négatifs sur le sommeil (MacKenzie et al., 2022). La « procrastination du sommeil » (Revenge Bedtime Procrastination), un phénomène consistant, pour les jeunes, à retarder volontairement le moment du coucher afin de gagner du temps personnel, a été fréquemment évoquée. Cette pratique existait déjà avant l’ère du numérique, mais est aujourd’hui amplifiée par les nombreuses possibilités qu’offre le monde numérique. Carmen (24 ans) a par exemple adopté des routines destinées à faciliter son endormissement qui consistent à limiter au maximum son utilisation des médias numériques avant de se coucher : « So, I spend like five hours per day, I don’t spend more because it is like if […] before going to bed I am trying to not use my phone either, I read my book and I go to sleep and then the day starts again, so I don’t really have time »25 (Carmen, 24 ans).
La cinquième stratégie vise à compenser de manière ciblée le temps passé devant les écrans par des activités alternatives. Aarav explique, en se basant sur son expérience personnelle, que la pratique d’une activité sportive conduit automatiquement à une réduction du temps d’écran :
The idea to minimise these things [wasting more time] is to either go more outside for a walk or a jog. Maybe I go enroll myself, I mean I used to play badminton, so I’m planning to enroll in a badminton centre […] it automatically, let’s say […] cuts […] my time-wasting in the internet.26 (Aarav, 28 ans)
Comme nombre d’autres jeunes, il explique cependant que la pandémie de COVID-19 a considérablement transformé son quotidien : ses activités sportives, comme le badminton, ont pris fin, tout comme les sorties entre amis. Cela l’a conduit à devenir moins actif et à passer plus de temps en ligne. La reprise d’activités sportives reste pour lui un objectif clair, mais pas encore atteint. Il constate en effet qu’il reprend ses anciennes habitudes, à savoir passer plus de douze heures par jour sur son ordinateur à jouer avec ses amis, comme lorsqu’il était plus jeune.
Une sixième approche revient à éviter délibérément les réseaux sociaux. Alors que les stratégies précédentes ont pour objectif de réguler sa manière d’utiliser les médias numériques, certains adolescents et jeunes adultes font le choix de se désinscrire temporairement, voire définitivement, de certaines plateformes telles qu’Instagram ou TikTok. Cette forme de désintoxication numérique doit aider à réduire le temps d’écran et à prendre de la distance par rapport aux influences négatives des contenus numériques. Anastasia, 29 ans, résume sa décision de la manière suivante : « I don’t like social media. […] For myself, I do think stuff like Facebook and Instagram are really dangerous. For me it was a conscious choice to delete Facebook at some point and to not have Instagram or TikTok or Snapchat »27 (Anastasia, 29 ans).
Dans l’ensemble, il apparaît que la mise en place et le respect de règles personnelles en matière d’utilisation des médias numériques exigent une grande capacité de réflexion et d’autodiscipline. Il est par ailleurs intéressant de noter que ce sont les plus jeunes de l’échantillon qui sont les plus attirés par l’utilisation des appareils numériques, les questions de régulation étant plutôt évoquées par leur entourage familial. La prise de conscience de la nécessité de changer ses pratiques et le développement d’une volonté intrinsèque d’y parvenir ne se manifestent que chez les jeunes plus âgés de l’échantillon, soit à partir de 18 – 20 ans. Cependant, ce processus se révèle complexe, même pour les adolescents et jeunes adultes plus âgés : les difficultés à respecter systématiquement ses règles personnelles ainsi que la recherche ciblée d’activités compensatoires non numériques suggèrent que le désir de changement reste difficile à mettre en œuvre.
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Les formes de gestion développées par les jeunes sont le reflet d’une perspective spécifique des adolescents et des jeunes adultes qui ont pu être interrogés dans le cadre des entretiens et qui estiment avoir des problèmes et développent des formes de gestion pour y faire face. Cette approche présente deux limites : premièrement, certains jeunes ne souhaitent pas échanger avec des adultes et évoquer leur quotidien numérique – ils ne font donc pas partie de l’échantillon. Deuxièmement, certains jeunes rencontrent des difficultés liées à leur utilisation des médias numériques et font parfois appel à une aide professionnelle. Deux jeunes ont découvert l’Étude qualitative sur la jeunesse par le biais du Centre pour comportements excessifs et addictions comportementales (ZEV). Ils bénéficient d’un accompagnement psychologique, principalement en raison de leur temps d’écran élevé, que leurs parents décrivent comme excessif.
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« J’ai une petite règle, discuter normalement, c’est pas une urgence […] ça fait partie du quotidien […] c’est pas si urgent et d’ailleurs Snapchat, c’est pas du tout important, Snapchat, c’est plutôt pour s’amuser. »
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« Je jette un coup d’œil de temps en temps. […] Bah en vrai, je reçois même pas de notifications, j’ai désactivé les notifications push des applis parce que je veux pas […] qu’elles apparaissent à chaque fois. […] Et j’ai d’ailleurs pas de notifications pour Twitter, juste pour Telegram et WhatsApp. »
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« Alors, je passe environ cinq heures par jour [sur mon téléphone], je n’y passe pas plus de temps […] parce qu’avant d’aller me coucher, j’essaie de ne pas utiliser mon téléphone. Je lis un livre et je vais me coucher, puis une nouvelle journée commence, donc j’ai pas vraiment plus de temps. »
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« L’idée pour essayer de minimiser ce genre de choses [la perte de temps], c’est de sortir plus souvent, par exemple en allant se promener ou courir. Je vais peut-être m’inscrire quelque part, avant je jouais au badminton, donc je pense que je vais m’inscrire dans un club de badminton […] ça réduira automatiquement, on va dire […] le temps que je perds à traîner en ligne. »
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« J’aime pas les réseaux sociaux. […] À mon avis, les trucs comme Facebook et Instagram sont vraiment dangereux. Pour moi, c’était un choix délibéré de supprimer Facebook à un moment donné et de ne pas avoir de compte Instagram, TikTok ou Snapchat. »