Les pairs jouent un rôle clé dans le monde numérique : ils constituent à la fois une ressource et une source de repères en cas de questions ou de difficultés. Ils font également office de modèles qui influencent les pratiques des jeunes en matière de médias numériques.
Les jeunes (12 – 29 ans) interrogés dans le cadre de la présente étude appartiennent à une génération ayant été exposée très tôt et intensément au monde numérique. Les technologies et les médias numériques font partie intégrante de leur quotidien, ce qui leur vaut d’être perçus comme des experts du numérique par le reste de la société. Les entretiens et les courts questionnaires complémentaires indiquent que certains d’entre eux endossent ce rôle avec confiance : ils déclarent être les interlocuteurs de premier choix en cas de questions liées au numérique. Quelques-uns estiment d’ailleurs que leurs compétences sont supérieures à celles de leurs parents. Le rôle des parents et des institutions (éducatives) en tant que sources d’orientation passe dès lors au second plan. Sophie, 14 ans, est un excellent exemple de cette tendance : celle-ci se tourne en premier lieu vers son frère de 16 ans lorsqu’elle a besoin de conseils dans le domaine numérique. Il en va de même pour Carmen. La jeune femme de 24 ans déclare elle aussi que son frère, développeur web, est la personne vers laquelle elle se tourne en priorité pour toute question technique. En cas de problèmes liés aux réseaux sociaux, elle fait appel à sa meilleure amie : « Because my brother works as web developer and he knows about social media and everything, so every time I have a concern I would tell him, indeed, like, yeah. And it is more […] If it is more a personal problem related to social media, I would tell my best friend of course. »44 (Carmen, 24 ans)
Si les pairs deviennent un point de contact essentiel en matière de soutien et d’échange dans le domaine numérique, ils se transforment également en créateurs de normes. Les entretiens menés auprès des jeunes révèlent que les plateformes telles que Snapchat, Instagram ou WhatsApp représentent bien plus que de simples outils de communication : ces plateformes structurent les relations sociales et définissent des règles implicites déterminant qui peut s’exprimer et qui est exclu. Lorsqu’une plateforme est établie au sein d’un cercle d’amis ou de collègues, son utilisation devient rapidement une évidence. Quiconque ne participe pas court le risque d’être exclu des conversations et des activités de groupe. Cela ressort par exemple des groupes de classe ou d’association sur WhatsApp, ainsi que des échanges liés aux jeux vidéo sur Discord. Lucas, 21 ans, raconte par exemple que Discord était « hypé » par son cercle d’amis ; celui qui voulait participer devait être sur la plateforme. De la même façon, Emma, 22 ans, explique qu’elle a installé Snapchat par désir d’appartenance, puisqu’elle se sentait souvent à l’écart avant cela. Tom, 15 ans, raconte lui aussi avoir commencé à jouer à Fortnite parce que sa classe ne parlait plus que de ce jeu. Kevin, 25 ans, confie qu’il ne voulait plus utiliser Instagram, mais qu’il a fini par réinstaller l’application parce qu’il avait l’impression de ne plus faire partie de sa communauté en ligne. Ces exemples démontrent le lien profond entre l’utilisation des médias numériques et l’appartenance sociale.
L’impact des normes sociales ne se manifeste pas exclusivement dans la manière dont les jeunes utilisent les plateformes numériques, mais également dans la façon dont ils réfléchissent à leurs pratiques médiatiques et les justifient auprès des autres. L’Étude qualitative sur la jeunesse a mis en évidence que les jeunes qui adoptent des pratiques différentes de celles de leurs pairs éprouvent le besoin de les justifier, même lorsque cela ne leur a pas été demandé. C’est notamment le cas d’Isabelle qui, contrairement à ses amies, n’a pas utilisé TikTok pendant la pandémie. Bien que son choix n’ait pas été remis en question lors de son entretien, la jeune femme s’est sentie obligée de le justifier. Elle a donc indiqué qu’il s’agissait d’un choix pragmatique : lors de ses pauses, elle préférait promener son chien, ce qui nécessitait ses deux mains. Son témoignage suggère qu’elle est consciente de constituer une exception – une perception que l’on retrouve également chez Clara. La jeune femme de 19 ans commente sa non-utilisation de Facebook en précisant qu’elle n’est « pas tout à fait représentative ». Cette formulation révèle qu’elle se sent en décalage par rapport aux normes sociales et qu’elle analyse ses pratiques dans un contexte de groupe. Ce type de justification illustre le fait que l’utilisation des médias numériques n’est pas un phénomène purement individuel, mais social : le recours à une certaine plateforme ne dépend pas seulement des préférences et des centres d’intérêt individuels, mais aussi, et surtout, de son environnement social.