6.4.4 Mise en perspective des résultats

L’analyse des relations sociales à l’ère du numérique fait apparaître la diversité des liens existant entre les mondes en ligne et hors ligne. En premier lieu, les espaces numériques servent à étendre les relations sociales. Ils permettent de maintenir et d’approfondir les relations. Cela devient particulièrement évident lorsque l’on observe les réseaux familiaux transnationaux, un phénomène majeur au Luxembourg. Par ailleurs, les espaces numériques constituent parfois des mondes indépendants et fermés. C’est le cas, par exemple, des relations nouées avec des inconnus et des amitiés en ligne. Celle-ci naissent sur internet et qui sont ensuite exclusivement cultivées en ligne. Si certaines rencontres restent confinées à l’espace numérique, d’autres se poursuivent dans le monde non numérique. L’Étude qualitative sur la jeunesse fournit plusieurs exemples dans lesquels les personnes concernées se sont rencontrées physiquement. Les relations amoureuses qui se sont formées en ligne en sont un exemple particulièrement éloquent. Dans cette troisième dimension, les espaces numériques apparaissent comme des ponts qui relient les mondes en ligne et hors ligne.

Dans le contexte d’une connectivité technique toujours plus grande, la sociologue Sherry Turkle (2011) affirme dans son ouvrage « Seuls ensemble » (« Alone Together ») que la communication numérique conduit à une réalité sociale paradoxale : même s’ils sont constamment connectés entre eux, les jeunes se sentent souvent seuls ou isolés. Elle décrit de quelle manière les technologies numériques sont susceptibles de rendre les relations plus superficielles et critique en particulier la perte de relations interpersonnelles profondes. Sur ce point, les résultats de l’Étude qualitative sur la jeunesse offrent un autre point de vue.

D’une part, les adolescents et les jeunes adultes expliquent que les médias numériques viennent compléter leur manière de communiquer, mais qu’ils ne sauraient constituer l’unique mode de communication. Les rendez-vous physiques restent très importants à leurs yeux pour établir et ressentir une certaine proximité sociale. Lorsqu’un choix s’impose, les rendez-vous en personne sont souvent préférés aux activités en ligne. Cela correspond également aux conclusions d’une étude luxembourgeoise à méthodes mixtes réalisée en 2019, portant sur le rôle des médias sociaux dans les amitiés (Décieux et al., 2019).

D’autre part, il est clair que l’espace numérique permet aussi d’entretenir et de nouer des relations profondes et importantes. Les exemples évoqués précédemment – amitiés, relations amoureuses et réseaux familiaux transnationaux en ligne – en témoignent. Ces relations présentent une grande importance dans le contexte luxembourgeois. Il apparaît ainsi manifestement que les médias numériques sont en mesure de favoriser les liens émotionnels, la cohésion sociale ainsi que la participation. Ce constat se vérifie en particulier chez deux jeunes qui se sont présentés comme étant des marginaux au cours des entretiens menés auprès des jeunes. Ceux-ci racontent ne pas avoir réussi à nouer beaucoup de liens au niveau de leur environnement non numérique. Ils ont cependant fait la connaissance de personnes partageant les mêmes centres d’intérêt au sein de communautés en ligne. Cela leur a permis de créer des liens sociaux difficiles à établir dans leur environnement physique ; ils se sentent de ce fait moins seuls aujourd’hui.

En outre, l’ère du numérique semble aussi celle des groupes de pairs, où les jeunes y recherchent davantage de soutien et repères. Cette tendance génère une nouvelle forme de confiance et montre la place essentielle des pairs dans la structure institutionnelle et sociale : les adolescents et les jeunes adultes se considèrent souvent eux-mêmes et mutuellement comme des experts et des interlocuteurs privilégiés. Cela met en lumière l’importance des processus de socialisation horizontaux. L’influence des groupes de pairs se reflète également dans la participation sociale qui passe aujourd’hui largement par les médias numériques et s’y organise de manière structurée et négociée. Celles et ceux qui s’en tiennent à l’écart n’ont alors souvent pas voix au chapitre et sont susceptibles d’être exclus d’importantes activités et discussions.

L’une des thématiques fondamentales en matière de relations sociales concerne par ailleurs le contact avec des inconnus. Si faire de nouvelles rencontres est primordial pour certains, par exemple par le biais des réseaux sociaux ou de jeux en ligne, d’autres font état de prises de contact non désirées, notamment sur les réseaux sociaux. Certains risques spécifiques se manifestent dans les dynamiques liées au genre : les jeunes femmes sont touchées par un nombre disproportionné de messages à caractère sexuel ou de tentatives de prise de contact problématiques. Dans le cadre des jeux en ligne, les joueuses rapportent fréquemment qu’elles n’osent pas (voire qu’on leur déconseille) de communiquer par chat vocal, de peur que leur voix ne révèle qu’elles sont des femmes et d’être ensuite exclues ou harcelées en conséquence (cf. Chapitre 8). Cette méthode visant à se dissimuler afin de se protéger témoigne d’inégalités profondément ancrées dans les espaces numériques et montre que les interactions en ligne problématiques ne peuvent être dissociées des normes sociales, des relations de pouvoir et des rôles de genre.