7.2.4 Mise en perspective des résultats

Les résultats empiriques montrent que les jeunes considèrent les technologies numériques dans le contexte scolaire à la fois comme des outils fonctionnels et comme l’expression d’une culture d’apprentissage moderne. Les plateformes et outils numériques remplissent des fonctions organisationnelles et influencent les interactions sociales de manière exponentielle, notamment en raison de nouvelles formes de communication, de disponibilité ou de coordination entre enseignants et élèves. Cela renvoie à une transformation des modèles relationnels pédagogiques, telle que la décrit Stalder (2024) dans son ouvrage Kultur der Digitalität (culture de la digitalité) : celle-ci se caractérise par de nouvelles formes d’échanges, dans lesquelles les interactions numériques et traditionnelles se confondent de plus en plus, par exemple au travers d’outils de retour d’information immédiat ou de passages flexibles entre enseignement en présentiel et enseignement en ligne (Jandrić et al., 2018). Ceci s’accompagne parallèlement d’une suppression des limites temporelles et spatiales de la communication scolaire, qui est parfois ressentie par les jeunes comme un gain de flexibilité, et parfois comme une dissolution des frontières claires entre temps d’apprentissage et temps libre.

Les données révèlent par ailleurs des divergences dans l’utilisation et l’appréciation des environnements d’apprentissage numériques. Tandis que les jeunes plutôt adeptes du numérique considèrent les formats d’apprentissage interactifs comme motivants et les outils standards comme peu stimulants, d’autres se sentent submergés dès lors que l’enseignement de contenus numériques n’est pas suffisamment structuré. Ce décalage renvoie à la fracture numérique décrite par van Dijk (2020) : les opportunités d’inclusion numérique ne dépendent pas uniquement de l’accès aux médias numériques, mais aussi des compétences, des pratiques d’utilisation et des acquis d’apprentissage. Les jeunes aux connaissances médiatiques limitées ou ne bénéficiant pas d’un soutien suffisant profitent alors moins des offres éducatives numériques si celles-ci ne sont pas correctement encadrées. Afin de pallier ces inégalités, il devient impératif de concevoir les espaces d’apprentissage numériques en s’appuyant sur la didactique des médias, tout en tenant compte des conditions initiales individuelles et en abordant de manière ciblée les inégalités sociales (Kerres, 2024 ; van Dijk, 2020). Si l’on suit cette approche, l’éducation numérique n’est plus un simple complément technique, mais un espace d’apprentissage pouvant être conçu de manière pédagogique et réflexive (Kerres, 2024).

Les enjeux liés à la responsabilité numérique, notamment en matière de protection des données, de désinformation et de cyberharcèlement, gagnent eux aussi en importance aux yeux des jeunes. Dans ce contexte, des offres telles que la formation BEE SECURE sont généralement citées comme des éléments importants et pertinents pour le quotidien, mais sont quelques fois également qualifiées de peu informatives ou répétitives. Cette ambivalence reflète le dynamisme du monde numérique, dans lequel de nouveaux thèmes et concepts naissent continuellement et que les jeunes s’approprient et intègrent dans leurs pratiques numériques. Les données suggèrent que ces processus d’appropriation se produisent principalement au sein de réseaux informels et de groupes constitués de pairs. Ceux-ci constituent en outre le point de départ de nouvelles pratiques médiatiques qui se développent généralement à un rythme qui dépasse la capacité de réaction des offres éducatives formelles (cf. Chapitre 8). Stalder (2024) parle ici d’un retard structurel des institutions éducatives par rapport aux dynamiques culturelles générées par la digitalité, que les jeunes façonnent de plus en plus activement. Dans ce contexte, le corps enseignant endosse un rôle central : les enquêtes menées dans le cadre de l’Étude qualitative sur la jeunesse indiquent que les jeunes se sentent particulièrement bien accompagnés lorsque les médias numériques sont utilisés de manière réfléchie, flexible et créative sur le plan didactique. Le positionnement des enseignants vis-à-vis de l’éducation aux médias et leur disposition à concevoir des processus d’apprentissage participatifs constituent aussi d’autres facteurs déterminants. Une évolution du rôle de l’enseignant apparaît ainsi : il s’éloigne de la transmission instructive des connaissances pour se rapprocher d’une fonction de modérateur et d’accompagnateur dans un espace d’apprentissage hybride (Sander et al., 2022).

La comparaison avec les contextes d’apprentissage de l’enseignement supérieur vient étayer cette conclusion. Les étudiants recourent aux outils numériques de façon plus individualisée, autonome et réfléchie, y compris lorsqu’il est question d’outils d’IA tels que ChatGPT. Cette forme d’apprentissage implique un niveau accru de responsabilité et de compétence créative, qui doit encore être développé de façon systématique en milieu scolaire.