7.3.1 Les pratiques numériques quotidiennes dans l’éducation non formelle

À la différence des écoles, des universités ou des programmes de formation, l’éducation non formelle repose sur l’apprentissage tiré des expériences sociales quotidiennes, des activités communautaires et des relations personnelles (Grimm et al., 2025).67 Kutscher et Seelmeyer (2017) partent du principe que les activités d’éducation aux médias sont ici solidement ancrées, tant dans les projets participatifs que dans la communication quotidienne. Il en ressort un large éventail d’interactions et d’offres numériques observables et analysables. Les entretiens menés viennent confirmer cette hypothèse. Les jeunes interrogés citent en effet une multitude de pratiques quotidiennes numériques et hybrides qui influencent leur manière de participer aux activités proposées par les maisons des jeunes et les organisations ou associations de jeunesse, et qui les accompagnent de plus en plus naturellement. Au sein des environnements plus structurés tels que les organisations de jeunesse, les associations ou les partis politiques, les outils numériques sont principalement utilisés à des fins de coordination, de visibilité et de documentation (cf. Chapitre 6). L’exemple qui suit, fourni par un membre du Parlement des jeunes, les décrit comme des instruments « pratiques » et « efficaces » permettant de traiter et d’exploiter des informations directement. Leur utilisation donne lieu à des routines qui associent naturellement les modes de communication et les méthodes de travail numériques et traditionnelles.

Wir haben ja so Leute, die reden, vorne und meistens schreibe ich mir wichtige Notizen auf. […] Mir geht’s darum, um Informationen zu sammeln und dann damit was anzufangen. Weil, immer auf Papier kann man leicht verlieren und auf einem Tablet ist es ja gespeichert.68 (Noah, 20 ans)

Deux jeunes engagés politiquement déclarent également trouver les médias et les plateformes numériques utiles afin de se mettre en réseau avec des pairs partageant les mêmes centres d’intérêt, créer du contenu sur des sujets spécifiques, accroître leur visibilité et leur portée auprès d’un public intéressé par la politique et se tenir informés des actions de communication des autres et de l’actualité politique en général. « Ich benutze politische Videos […] und wenn wir uns treffen in einem Komitee, dann sage ich meine Kenntnis. »69 (Max, 18 ans). « [Ich nutze Facebook] wegen der Kollegen und weil ich immer so auf dem Stand der Dinge bin »70 (Noah, 20 ans).

Les exemples précédents démontrent que les médias numériques transforment le fonctionnement des activités politiques et la formation de l’opinion chez les jeunes : les plateformes numériques servent à s’informer en autonomie, à renforcer ses liens sociaux et à rendre publiques ses positions politiques (cf. Chapitre 8). Cette approche médiatique fournit aux jeunes de nouveaux espaces de participation politique grâce auxquels ils peuvent non seulement recevoir les discours existants, mais aussi les enrichir et les façonner activement.

Les jeunes évoquent à nouveau des formes autonomes de production de contenus numériques dans le cadre d’offres d’éducation non formelle ouvertes et accessibles, telles que les maisons de jeunes, les camps de vacances ou les groupes scouts. Ils créent ainsi des affiches à l’aide d’outils de conception tels que Canva, montent des vidéos avec CapCut ou organisent leurs tâches par le biais d’outils numériques de prise de notes et de planification. Les jeunes ont par ailleurs recours à des ressources numériques spécifiques axées sur leurs centres d’intérêt et leur quotidien, comme des applications de sport et de fitness, des tutoriels vidéo et musicaux, ainsi que des outils favorisant un mode de vie plus durable ou une alimentation saine. Ces pratiques numériques font partie intégrante de leur quotidien et sont non seulement exploitées dans le cadre du travail avec les jeunes, mais également analysées et intégrées de manière pédagogique dans ce dernier.

La plateforme Instagram joue un rôle central dans certaines maisons des jeunes : outre son rôle de diffusion d’informations et de promotion d’activités, elle sert également à impliquer activement les jeunes dans les processus et événements internes. Les plannings mensuels ainsi que des informations sur les activités y sont postés, tout comme des photos d’événements collectifs par exemple. Le format de story sur Instagram invite également les jeunes à interagir de manière ludique, révélant en cela le potentiel participatif de la communication numérique. Lucas (21 ans) raconte à ce sujet un exemple tiré de son quotidien à la maison des jeunes : « Sie melden sich über Instagram an […] da wird ’ne Story gemacht, wo jemand einen Strike gemacht hat, oder dann müssen sie manchmal erraten, ob er einen Strike gemacht hat. »71 Ce type d’interaction numérique permet de créer du dialogue entre les jeunes et leurs pairs, ainsi qu’entre les jeunes et les professionnels. Grâce à ses différentes fonctionnalités, la plateforme connecte communication numérique et activités analogiques, tout en ayant une portée pédagogique marquée. (« fast jeder, der Instagram hat, folgt jugendhausxy.lu »72 [Lucas, 21 ans]). Comme le rapportent les jeunes, les professionnels veillent ici sciemment à la protection des données et à la distance professionnelle, en évitant par exemple de communiquer directement avec les jeunes par le biais de messageries instantanées (Amélie, 20 ans). Cette pratique révèle un travail hybride auprès des jeunes, dans lequel les médias numériques sont intégrés de manière cohérente, que ce soit pour renforcer la visibilité, favoriser la participation ou soutenir le travail relationnel. Les canaux numériques ouvrent ainsi la voie à de nouvelles formes d’accessibilité, de disponibilité et d’interactivité.

Accessibilité et production créative de contenus

Le récit de Beatriz, une jeune femme de 20 ans qui relate son expérience dans une colonie de vacances organisée dans le cadre de sa formation d’éducatrice, illustre parfaitement cette intégration des médias numériques dans la pratique pédagogique de l’éducation non formelle. Elle raconte comment le fait de filmer et de monter une vidéo souvenir lui a permis d’immortaliser et de conserver sous forme numérique ce séjour en colonie, aussi bien pour elle-même que pour les enfants présents, puisque ces derniers n’avaient qu’un accès limité à leur smartphone : « Ich hab den Kindern gesagt, ich würde dann am Ende von der Kolonie noch ein Video schneiden für sie […] und dann habe ich mit CapCut […] gearbeitet »73 (Beatriz, 20 ans). Cette approche professionnelle laisse entrevoir de nouvelles manières de créer des souvenirs communs, de favoriser la participation culturelle et sociale et de valoriser les participants. Dans ses témoignages tirés de ses expériences pratiques, la jeune femme indique que son affinité pour les médias numériques, comme elle le précise elle-même, s’est développée notamment grâce à sa motivation et à sa curiosité personnelles, et non pas en raison de son milieu familial. Elle explique également utiliser de nombreuses autres applications liées à la vie quotidienne (par exemple, l’application sportive Slopes ou l’application de développement durable Active Giving) au-delà de leur fonction première à des fins pédagogiques dans le cadre de son travail d’accompagnement, notamment à des fins d’introspection, de motivation et de réflexion.

Participation, communication et jeux vidéo au quotidien

Un autre aspect de l’intégration des médias numériques dans le quotidien pédagogique de l’éducation non formelle réside dans les pratiques du travail social numérique de proximité auprès des jeunes, également appelé « Digital Streetwork » (Müller & Küng, 2013). Ici, les professionnels interagissent avec les jeunes dans des environnements de jeux en ligne ou sur des plateformes (BeReal), et s’intègrent de ce fait dans leur univers numérique. Selon Julien (21 ans), les professionnels installent parfois eux-mêmes des jeux (Call of Duty/Warzone) sur leur téléphone portable afin d’interagir numériquement avec les jeunes : « Wann si da Loscht hunn, kënnen se och mat eis zesummen dat spillen »74 (Julien, 21 ans). Cette démarche révèle une approche relationnelle attentive à la culture des jeunes et témoigne d’une grande volonté de ne pas seulement tolérer l’utilisation quotidienne des médias par les jeunes, mais d’y participer activement. Cela implique toutefois une approche réfléchie vis-à-vis du temps passé devant les écrans ainsi que des limites pédagogiques : « Et ass awer elo net, dass mer elo dräi Stonnen hei mat hinne um Ecran setzen »75 (Julien, 21 ans). Ces exemples empiriques de pratiques numériques quotidiennes conçues collectivement démontrent que le travail numérique avec les jeunes fait partie intégrante de la pratique pédagogique dans les contextes non formels. Les jeunes utilisent les médias à des fins de participation, de documentation et de divertissement, tandis que les professionnels créent des espaces numériques servant à la communication, à l’engagement et à la mise en relation.


  • 67

    L’éducation non formelle désigne une forme d’apprentissage consciente, mais flexible, détachée des contraintes curriculaires, qui laisse place à des formes d’apprentissage informelles (Coombs & Ahmed, 1974). Elle englobe des offres pédagogiques structurées sous forme d’activités de loisirs, d’associations ou de projets de groupes, généralement ouverts à toutes et à tous, ancrées dans la réalité des jeunes et centrées sur les relations humaines (Rauschenbach, 2011).

  • 68

    « On a des personnes qui parlent, devant, et la plupart du temps, je prends des notes sur les points importants. […] Mon but, c’est de rassembler les informations pour pouvoir m’en servir ensuite. Avec du papier, c’est facile de perdre ses notes, alors que sur une tablette, elles sont enregistrées. »

  • 69

    « Je me sers de vidéos politiques […] et quand on se réunit en comité, je partage ce que je sais. »

  • 70

    « [J’utilise Facebook] pour rester en contact avec mes collègues et pour me tenir informé de l’actualité »

  • 71

    « Ils s’inscrivent via Instagram […] là, on fait une story où quelqu’un a fait un strike, ou alors ils doivent parfois deviner si la personne a fait un strike. »

  • 72

    « presque tous ceux qui ont Instagram suivent jugendhausxy.lu »

  • 73

    « J’ai dit aux enfants que je leur ferais une vidéo à la fin de la colonie […], puis j’ai utilisé CapCut […] »

  • 74

    « S’ils en ont envie, ils peuvent aussi jouer avec nous. »

  • 75

    « Mais ça ne veut pas dire qu’on va passer trois heures avec eux derrière un écran. »