Plusieurs entretiens ont fait ressortir que les jeunes considèrent les activités de loisirs telles que les colonies et séjours de vacances ou les événements sportifs comme des occasions de passer consciemment du « handyfreie Zeit »76 (Beatriz, 20 ans) ou même de faire une « digitale Detox »77 (Clara, 19 ans). Ces moments sont décrits comme précieux par des jeunes de différents âges et sexes, qui y voient une occasion de se distancier de leur présence en ligne et de se régénérer dans un environnement réel. La décision délibérée d’éviter les médias numériques durant ces activités reflète un besoin de créer un équilibre entre le monde numérique et le monde réel. Un besoin qui revêt une importance particulière dans le contexte de la pénétration profonde des médias et des technologies numériques dans tous les aspects de la vie quotidienne (Deep Mediatization) (Hepp, 2020). L’analyse des données permet de dégager trois arguments qui permettent de comprendre le point de vue des jeunes interrogés :
1. L’utilisation des médias numériques versus des activités non numériques attrayantes
Les activités d’éducation non formelle se déroulent majoritairement dans des espaces physiques, où les contacts personnels, les activités en plein air, le sport et les activités créatives en groupe occupent une place prépondérante. De nombreux jeunes insistent sur le fait que ces interactions sociales directes et expériences collectives au sein d’un groupe de pairs leur sont indispensables (cf. Chapitre 6). Des affirmations telles que « Wa mir Kaarte spillen, mir schwätze méi mateneen, mir laachen, mir maachen Dommheeten. Et ass méi wéi hei um Handy ze sinn »78 (Amélie, 20 ans) montrent que des environnements non numériques attrayants sont à même de réduire l’attrait des médias numériques. Dans ce contexte, ce n’est pas l’interdiction répressive des téléphones portables qui est déterminante, mais la mise en place de situations pédagogiques quotidiennes et de routines de groupe qui favorisent la présence sociale et la formation de liens émotionnels. Beatriz (20 ans) explique ainsi :
Ich habe schnell verstanden, dass eigentlich ein Handy nicht das ist, was mir Spaß macht in einer Kolonie. Es ist nicht was Notwendiges […] weil, das Handy kannst du ja gerne benutzen, wenn du im Bus bist, um Zeit zu vertreiben. Aber dort hast du ja Aktivitäten.[’79] (Beatriz, 20 ans)
Tom (15 ans) déclare lui aussi que les activités non numériques comme les jeux de cartes, le fait de cuisiner ensemble ou la natation relèguent les médias numériques au second plan :
Also ech fannen hei si mer guer net vill um Handy. Och net um Computer. Also mir hu Computeren, mee […] mir spille vill Kaarten. Vill Spiller, Poker an esou. Mir schwätze vill mateneen. Den Austausch ass eis och wichteg. Mir kachen zesummen, mir machen zesummen Aktivitéiten, mir ginn zesumme schwammen, mir ginn zesumme shoppen. […] et ass einfach wéi eng zweet Famill, esou ze soen. Eng grouss.80 (Tom, 15 ans)
Ces témoignages suggèrent que les jeunes considèrent les médias numériques comme superflus lorsque leurs interactions sont satisfaisantes sur le plan émotionnel et social dans le monde réel.
2. Encadrement pédagogique du temps consacré aux médias numériques
La promotion de la responsabilité individuelle dans l’utilisation des médias numériques fait figure d’objectif fondamental dans le travail avec les jeunes (Scherr, 1997). La présente étude fait apparaître que la priorité n’est pas ici donnée au contrôle, mais à la négociation de règles communes dans le cadre d’un processus collectif. Cette méthode permet aux jeunes de développer une approche plus réfléchie vis-à-vis des médias numériques. Clara (19 ans) souligne : « Mir wëllen hinne selwer d’Responsabilitéit ginn […]. Ech fannen dat bréngt näischt, dass een dat sou implementéiert an dass ee Kanner dozou zwéngt, den Handy fortzehuelen. »81 Amélie (20 ans) ajoute : « Ech fille mech och besser, ze wëssen, dass si hei de ganzen Dag mat mir Kaarte gespillt hunn, geschwat hunn a sou wieder, wéi de ganzen Dag um Handy ze sinn. »82
Ces exemples illustrent une forme de « réglementation informelle des médias » (Kutscher, 2021), qui amène les activités de la vie réelle à remplacer ou à différer les routines numériques. L’exemple suivant montre que, dans cette optique, les demandes des jeunes adolescents concernant le temps d’écran ne sont pas rejetées de manière autoritaire, mais encadrées de façon pédagogique et avec tact. Beatriz (20 ans) explique : « Wenn die Jüngeren fragen : ‚Kann ich etwas am Handy sein, um ein bisschen zur Ruhe zu kommen?‘, dann haben wir gesagt : ‚Okay, aber dann ist es besser, dass du jetzt schlafen gehst. »83.
3. Plus de relations fortes, moins de likes
Le troisième schéma met en lumière l’importance des relations réelles basées sur la confiance, qui peuvent compléter ou compenser les formes numériques d’affirmation de soi. Alors que les réactions dans l’espace numérique sont souvent éphémères, standardisées et algorithmiques (Kutscher, 2021), les relations personnelles offrent des espaces de résonance authentiques (Rosa, 2023). Ceux-ci fournissent la place nécessaire pour aborder des thématiques telles que les contradictions et les incertitudes personnelles, que les environnements numériques ont tendance à occulter. Julien (21 ans) précise à ce sujet : « D’Gespréichsbereetschaft ass extrem gutt, mee dat läit och einfach un den Educateuren hei, well déi wierklech extrem oppe sinn an déi ganzen Zäite schwätzen. »84 De même, des témoignages tels que celui de Sophie (14 ans) révèlent que les offres ouvertes et non numériques favorisent la reconnaissance et l’appartenance indépendamment des plateformes numériques : « Ech fannen et ass einfach eng gutt Plaz esou, fir matt Kolleegen ze sinn. Et huet een awer ëmmer een, mat deem ee schwätze kann. Ech si frou mat hinnen. Et ass och villäicht gutt […] wann ee Leit kennt. »85
De telles expériences renforcent l’estime de soi et la participation sociale des jeunes bien au-delà des indicateurs de réussite numériques.
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« temps sans téléphone portable »
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« cure de détox digitale »
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« Quand on joue aux cartes, on discute plus ensemble, on rigole, on fait des bêtises. Ça va au-delà de ce qu’on vit collé à notre téléphone portable. »
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J’ai vite compris qu’être sur un téléphone portable n’est pas ce qui m’amuse le plus quand je suis en colonie. Ce n’est pas quelque chose d’indispensable […], parce que tu peux bien sûr utiliser ton téléphone portable dans le bus pour passer le temps. Mais là-bas, tu as des activités.
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« Alors je trouve qu’on n’est pas vraiment souvent sur nos portables ici. Ni sur nos ordinateurs. Enfin, on a des ordinateurs, mais […] On joue beaucoup aux cartes. À plein de jeux, au poker, tout ça. On parle beaucoup aux autres. C’est important pour nous de discuter. On cuisine ensemble, on fait des activités ensemble, on va nager ensemble, on va faire du shopping ensemble. […] C’est comme une deuxième famille, d’une certaine manière. Une grande. »
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« On veut leur donner une certaine responsabilité […]. Je trouve que ça ne sert à rien de vouloir appliquer ce genre de règle et de forcer les enfants à se séparer de leur téléphone. »
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« Je me sens mieux aussi quand je sais qu’ils ont passé toute la journée ici à jouer aux cartes avec moi, à discuter, etc., plutôt que d’avoir passé la journée sur leur téléphone portable. »
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« Quand les plus jeunes demandent : “Je peux utiliser mon téléphone pour me détendre un peu ?”, on leur répond : “D’accord, mais ce serait mieux que tu ailles dormir maintenant” »
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« C’est super facile de parler, mais ça vient surtout des éducateurs d’ici, parce qu’ils sont très ouverts et passent leur temps à discuter avec nous. »
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« Je trouve que c’est juste un super endroit pour se retrouver entre amis. Et il y a toujours quelqu’un avec qui parler. Je suis content d’être avec eux. C’est peut-être bien aussi […] de connaître des gens. »