Les résultats de l’Étude qualitative sur la jeunesse indiquent que l’apprentissage autodirigé dans l’espace numérique est marqué par une multitude de méthodes d’appropriation différentes. À la différence des idées reçues qui réduisent souvent l’utilisation des médias par les jeunes à une consommation passive ou à un intérêt superficiel pour les informations, les données recueillies dressent un tableau nuancé de pratiques d’apprentissage actives et variées. Celles-ci vont des formes d’apprentissage stratégiques et ciblées aux formes réfléchies et collaboratives, en passant par des formes exploratoires et expérimentales. Ces pratiques sont généralement le fruit de situations spécifiques et sont étroitement liées aux réalités quotidiennes et aux différents milieux de vie des jeunes.
Gabriel (23 ans) raconte par exemple avoir utilisé en autonomie des applications et des outils numériques spécifiques afin d’approfondir et de développer ses compétences musicales. Beatriz (20 ans) mentionne à plusieurs reprises lors de son entretien qu’elle recherche spécifiquement des tutoriels et des outils numériques afin de se former dans le domaine de la production vidéo et de la photographie, aussi bien pour répondre aux exigences scolaires que pour élargir ses perspectives professionnelles. Ces processus d’apprentissage se caractérisent par une motivation personnelle, de la persévérance et des objectifs clairs.
Alexander (28 ans) utilise lui aussi des plateformes numériques telles que YouTube pour s’informer sur certains sujets sociaux et technologiques. Il décrit son utilisation comme stratégique, ciblée et productive :
Produktiv wäre ja eigentlich, […] also educational Content zu konsumieren, ist produktiv. […] Weil es mich interessiert und weil es wichtig ist, weil das jeder machen sollte […] weil ich mich gerne damit auseinandersetze und da versuche, am Ball zu bleiben.97 (Alexander, 28 ans)
Pour lui, un apprentissage productif ne se limite pas à l’acquisition de connaissances, il implique aussi une réflexion approfondie sur des sujets d’avenir tels que le développement de l’intelligence artificielle, afin de ne pas se laisser dépasser par les processus de transformation technologique et de rester au fait des dernières avancées.
Outre des stratégies d’apprentissage fortement structurées, les données collectées dévoilent également l’existence de formes exploratoires d’appropriation. Celles-ci sont moins ciblées, témoignent d’une certaine ouverture d’esprit et se développent principalement dans le cadre d’influences circonstancielles ou d’intérêts spontanés. Elles se basent sur une méthode d’apprentissage expérimentale, qui implique des essais pratiques, une initiative personnelle et un retour d’information immédiat. Liam (18 ans) évoque par exemple la manière dont il s’est approprié de nouvelles connaissances en assemblant un ordinateur, de façon autodidacte et expérimentale : « Ich hab mich dann ein bisschen hingesetzt, hab rumprogrammiert. »98 Son témoignage est révélateur d’un style d’apprentissage expérimental qui requiert un certain temps et qui repose sur la résolution autonome de problèmes. Tom (15 ans) explique également apprendre des enchaînements de mouvements sportifs à l’aide de tutoriels YouTube, un processus qui nécessite de nombreuses répétitions et une assimilation progressive.
Emma (22 ans) fournit un exemple supplémentaire d’apprentissage exploratoire situationnel : en testant les fonctions de blocage sur les plateformes de réseaux sociaux, elle a pris conscience de la manière dont les comportements en ligne peuvent affecter les relations sociales. « Ich habe einfach diese Funktion des Blockierens gesehen […] dann kann man die Konsequenzen ziehen. »99 Sa déclaration renvoie à un moment de réflexion découlant de l’utilisation pratique d’un outil numérique.
Ces exemples démontrent que les formes d’appropriation exploratoires sont particulièrement efficaces lorsqu’elles sont associées à des actions concrètes et permettent aux jeunes d’acquérir des savoirs et de développer des compétences grâce à leurs efforts personnels.
Au-delà des processus d’apprentissage ciblés ou basés sur l’expérience, certains jeunes mentionnent aussi des formes d’appropriation spontanées, déclenchées par des contenus pilotés par des algorithmes ou par une navigation spontanée. Isabelle (23 ans), Beatriz (20 ans) et Theo (12 ans) indiquent par exemple se laisser volontiers inspirer par le contenu que leur proposent des plateformes telles qu’Instagram ou TikTok. Beatriz affirme : « Du bekommst da sehr viel mit, was du überhaupt nicht weißt. »100 Leurs remarques montrent que l’apprentissage autodirigé n’est pas nécessairement intentionnel ou ciblé. Au contraire, des stimuli situationnels, des suggestions fortuites et une navigation guidée différemment peuvent devenir des déclencheurs d’apprentissage majeurs.
Les entretiens font également ressortir que l’apprentissage au sein de l’espace numérique joue bien souvent un rôle social. Carmen (24 ans) utilise par exemple l’application Goodreads pour échanger avec ses amis sur ses lectures : « You can see what your friends are reading now and you can comment […] sometimes someone would recommend me a book and I add it on my list to read. »101
Lucas témoigne également de formes créatives d’appropriation collective de connaissances : en collaboration avec un ami, il rédige des poèmes, étudie des thèmes historiques liés au Luxembourg sur YouTube et les reprend dans le cadre de projets numériques collaboratifs. Anastasia (29 ans) attire l’attention sur l’importance que revêtent les conversations informelles avec ses amies dans son processus d’apprentissage : « A lot of things you learn on an interpersonal level. »102
Ces quelques exemples illustrent clairement que l’apprentissage autodirigé dans l’espace numérique n’est pas un phénomène uniforme. Il existe en réalité tout un éventail de formes d’apprentissage différentes, allant de l’apprentissage stratégique et planifié à l’apprentissage exploratoire ou impulsif, en passant par des pratiques individuelles ou encore collaboratives et sociales. Cette pluralité rappelle la nécessité de prendre en compte toute la diversité des processus éducatifs numériques et de ne pas les assimiler à des modèles d’apprentissage linéaires.
L’apprentissage autodirigé comme complément à l’éducation formelle
Les données fournies par les entretiens démontrent que les frontières entre l’éducation formelle et l’appropriation individuelle de connaissances tendent à s’estomper. Un grand nombre des jeunes interrogés affirment utiliser les ressources numériques de manière ciblée et adaptée à leurs besoins afin de compléter, d’approfondir ou de compenser les processus d’apprentissage scolaires ou universitaires. Ce processus ne se limite pas à la recherche d’informations, mais s’étend également à la quête de contenus d’apprentissage adaptés, présentés de manière compréhensible et accessibles à tout moment.
Clara (19 ans), élève dans un lycée classique, utilise par exemple l’application Arte et écoute des podcasts spécifiques pour s’informer autour de sujets de société en vue de ses cours. Tom (15 ans) se prépare de manière ciblée aux examens à l’aide des vidéos en ligne de Lehrer Schmidt103. Il apprécie le fait que des sujets complexes y soient expliqués de manière claire et concise et rapporte que la possibilité de revoir les contenus autant de fois qu’il le souhaite l’aide à apprendre à son rythme. Tous deux insistent sur la valeur ajoutée didactique des formats numériques, notamment en ce qui concerne la répétition, l’individualisation et l’autogestion.
Aarav (28 ans) fournit un exemple similaire. Ce dernier indique recourir à des contenus numériques pour compenser les lacunes de l’enseignement universitaire. Pour les sujets complexes ou plus techniques, il recourt notamment à des chaînes YouTube qui, selon lui, sont davantage axées sur la pratique et plus compréhensibles : « Not everyone can teach and teach it in a way that is very interesting to the students. […] And so, I usually rely on these sort of YouTube people with the knowhow working in the industry. »104 Son discours reflète non seulement une réflexion approfondie sur la qualité de l’enseignement institutionnel, mais aussi une stratégie réfléchie qui consiste à utiliser les offres éducatives numériques comme une ressource complémentaire.
Max (18 ans) fait lui aussi appel aux médias numériques pour approfondir ses connaissances, en particulier dans le cadre de ses cours d’histoire. Il intègre ainsi des contenus éducatifs dans son quotidien : « Ich lade mir die Videos runter von YouTube […] die dauern so 20 Minuten, ungefähr die Zeit von zu Hause bis zur Schule. […] Die Geschichte interessiert mich sehr. »105 Son exemple illustre la façon dont les processus d’apprentissage informels peuvent être intégrés dans la vie quotidienne de manière flexible et motivée par les centres d’intérêt, indépendamment des exigences scolaires.
Ces témoignages illustrent clairement que l’apprentissage autodirigé dans l’espace numérique ne constitue pas un substitut pour la plupart des jeunes, mais plutôt un complément utile aux processus d’apprentissage formels. Les formats numériques sont particulièrement appréciés lorsqu’ils offrent un accès personnalisé et adapté aux besoins, facilitent la compréhension et augmentent la flexibilité dans le processus d’apprentissage individuel.
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« Ce qui serait productif, ce serait de […] donc de consommer du contenu éducatif, c’est productif. […] Parce que ça m’intéresse et que c’est important, parce que tout le monde devrait faire ça […] Parce que j’aime bien m’y consacrer et que j’essaie de rester à la page. »
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« Je me suis posé pendant un moment et j’ai programmé quelques trucs. »
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« J’ai juste vu cette fonction de blocage […] on peut alors en déduire les conséquences. »
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« Tu peux découvrir plein de choses que tu ne connaissais pas du tout. »
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« Tu peux voir ce que tes amis sont en train de lire et tu peux commenter […] parfois, quelqu’un me recommande un livre et je l’ajoute à ma liste de lectures. »
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« Beaucoup de choses s’apprennent au niveau interpersonnel. »
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« Lehrer Schmidt » est une chaîne YouTube publique populaire germanophone tenue par un professeur et directeur d’école qui y publie régulièrement des vidéos éducatives et explicatives destinées aux élèves sur différents thèmes tels que la physique, l’allemand, la culture générale, et avant tout les mathématiques.
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« Tout le monde n’est pas capable d’enseigner et de le faire d’une manière qui soit vraiment intéressante pour les élèves. […] Du coup, je compte souvent sur ces gens sur YouTube qui ont les connaissances nécessaires et qui travaillent dans le secteur. »
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« Je télécharge des vidéos sur YouTube […] elles durent environ 20 minutes, soit à peu près le temps qu’il me faut pour aller de chez moi à l’école. […] L’histoire m’intéresse beaucoup. »