8.4 L’intelligence artificielle : « Inutilement pratique » ?

La présente section analyse les opinions et les modes d’usage des jeunes interrogés au Luxembourg sur le thème de l’IA.88 La grande majorité d’entre eux ont déclaré s’être déjà intéressés à l’IA, soit parce qu’ils l’utilisaient eux-mêmes, soit parce qu’ils en avaient entendu parler. L’outil qui est revenu le plus souvent est ChatGPT, un chatbot basé sur l’IA accessible depuis un téléphone portable ou un ordinateur. Les avis et les expériences divergent à ce sujet, comme nous le verrons dans la suite de cette section.

Lucas (21 ans) décrit l’IA comme « unnötig praktisch »89 et affirme : « Wenn es [KI] nicht gäbe, würde die Welt meiner Meinung nach nicht untergehen. »90 Dans le contexte du discours actuel, où l’IA est généralement commercialisée en tant qu’aide ou outil, cette remarque attire l’attention. En effet, l’IA est de plus en plus souvent intégrée dans différentes applications, bien que les utilisateurs et utilisatrices n’aient généralement pas exprimé de souhait en ce sens. L’application Snapchat propose par exemple depuis avril 2023 la fonctionnalité « My AI » que Tom, 15 ans, trouve « gruselig »91 :

Fir meng Flamen […] maachen ech moies e Roundsnap u jiddwereen. […] My AI ass, a muss do dra sinn, keng Anung wisou. An da kréien ech geschriwwen : « Oh faszinant dein Zug ! » An dann ass et keen Zuch, dann ass et e Bus. Dann denken ech mir och ëmmer sou : O wow.92

Au Luxembourg, comme dans le reste du monde, le débat sur l’IA a connu une forte intensification à partir de la fin de l’année 2022, à la suite de la mise en ligne de ChatGPT. En 2024, le ministre de l’Éducation, Claude Meisch, a annoncé son intention de faire des compétences en IA l’un des quatre objectifs principaux de la stratégie numérique nationale sécher.digital (MENJE, 2024). Parallèlement, des formations continues pour le corps enseignant et des ateliers sur l’IA destinés aux jeunes ont été mis en place (p. ex., RoboLab)[6]. Ceux-ci visent à encourager la réflexion critique, l’utilisation créative d’outils tels que ChatGPT, Gemini ou Midjourney, mais aussi à sensibiliser aux questions éthiques liées à ces outils (biais, droits d’auteur).

Le terme « intelligence artificielle » est utilisé dans ce Chapitre pour désigner spécifiquement les logiciels et modèles basés sur l’architecture Transformer. Cela inclut les grands modèles de langage (LLM) et les IA génératives qui utilisent des entrées textuelles pour créer des images, des vidéos ou encore des fichiers audio. L’analyse porte sur les utilisations pratiques quotidiennes de ces technologies par les jeunes (8.4.1) ainsi que sur les opportunités et les défis qui y sont attachés, notamment dans le cadre de la fracture numérique et de l’accomplissement personnel (8.4.2). Elle se penche également sur les aspects négatifs et les risques perçus par les jeunes, tels que les questionnements relatifs à l’éthique, à la protection des données et à la fiabilité des informations générées par l’IA (8.4.3). Certains des thèmes abordés dans les sections précédentes, tels que la consommation d’actualités, sont également de nouveau évoqués et étudiés au regard de l’IA. Ces réflexions révèlent la façon dont les adolescents et les jeunes adultes au Luxembourg perçoivent l’IA en tant que composante de leur réalité quotidienne : entre curiosité face aux possibilités offertes et inquiétudes liées
aux risques.


  • 88

    Les entretiens se sont déroulés entre février et juin 2024. Cette précision de la période d’enquête est importante, dans la mesure où les technologies basées sur l’IA évoluent à un rythme effréné. Les modèles génératifs de production vidéo et musicale (tels que Sora, Veo, Suno, Udio) n’étaient par exemple pas encore accessibles au public lors de la première moitié des entretiens et n’ont donc fait l’objet de remarques que de la part des jeunes interrogés plus tard. À l’exception de deux personnes participantes, les expériences décrites reposent sur l’utilisation d’outils d’IA en libre accès et gratuits.

  • 89

    « inutilement pratique »

  • 90

    « À mon avis, si [l’IA] n’existait pas, ça ne serait pas la fin du monde. »

  • 91

    « effrayante »

  • 92

    « Pour mes flammes, […] je fais un snap de groupe à tout le monde le matin. […] My AI est dedans et doit y être, je sais pas pourquoi. Et après elle m’écrit :
    “Oh fascinant, ton train !” Et en fait, c’est pas un train, mais un bus. Et à chaque fois je me dis : “Oh wow.” »

  • 93

    https://airobolab.uni.lu/.