8.4.3 Mise en perspective des résultats

Le sujet de l’IA fait ressortir de manière particulièrement frappante les positions ambivalentes des jeunes dans l’espace numérique. La citation de Lucas, 21 ans, utilisée en introduction, en est un exemple parfait : l’IA – « unnötig praktisch »131 ?

Pratique d’une part : les jeunes reconnaissent l’utilité, la commodité et l’efficacité de l’IA dans la vie quotidienne. En témoignent les différents types d’usage présentés dans la section 8.4.1. L’IA est utilisée de manière ciblée dans le domaine du soutien scolaire pour rechercher des informations, générer des textes ou accomplir plus efficacement des devoirs scolaires. De nombreux jeunes considèrent l’IA comme plus utile, plus fiable ou plus neutre que certains interlocuteurs humains, en particulier lorsqu’ils sont confrontés à des contextes d’apprentissage difficiles ou conflictuels. L’IA sert par ailleurs d’outil d’acquisition de connaissances et de compétences, notamment dans le cadre d’applications concrètes telles que la programmation ou la prise en main de nouveaux outils. Elle s’avère en outre particulièrement utile dans le contexte luxembourgeois pour surmonter les barrières linguistiques, par exemple grâce à la rédaction de textes formels en allemand ou en français. Enfin, l’IA peut être employée dans le cadre des loisirs, dans les jeux vidéo ou encore en tant que source d’inspiration (p. ex., pour des séries, des passe-temps ou des processus créatifs).

Comme déjà mentionnée dans le Chapitre 6, la question du gain de temps révèle une ambivalence particulière : si celui-ci a été mentionné à plusieurs reprises dans le cadre de l’Étude qualitative sur la jeunesse (l’IA fait gagner du temps, fournit des solutions rapides et réduit les efforts), le revers de la médaille a lui aussi été mis en évidence. L’IA est en effet perçue par certaines personnes interrogées comme « unnötig »132, voire dangereuse. Celles-ci manifestent une distance empreinte de scepticisme, évoquant entre autres la perte des processus d’apprentissage, les problèmes d’intégrité et d’authenticité ainsi que les risques de falsification et de désinformation. Ces personnes ont également exprimé des craintes quant à l’avenir, une perte de confiance, ainsi que des préoccupations relatives à la protection des données et à leur utilisation non réglementée.

Ces tensions entre soulagement, dépendance et autonomisation renvoient à un débat sociétal plus large sur le rôle de l’IA dans différents domaines de la société, en particulier au niveau du système éducatif. L’utilisation de ChatGPT par les jeunes peut à la fois être interprétée comme l’expression d’un pouvoir d’agir numérique et comme une réaction aux inégalités structurelles, en particulier au regard des ressources linguistiques, du soutien institutionnel ou de l’accès à des environnements d’apprentissage favorables. Dans ce contexte, l’IA est susceptible de jouer un rôle compensatoire : elle permet aux jeunes défavorisés dans les milieux éducatifs classiques de bénéficier de nouvelles opportunités pour acquérir des connaissances, surmonter les barrières linguistiques ou se préparer aux exigences de la vie active (Baek et al., 2024). Il convient toutefois de souligner que cette forme de participation tend à reproduire les inégalités sociales existantes. La capacité à utiliser des outils tels que ChatGPT de manière réfléchie, ciblée et efficace dépend de compétences numériques sous-jacentes et de connaissances contextuelles, une réalité qui renvoie à la fracture numérique de second niveau (van Dijk, 2020). Il est ici moins question de l’accès aux technologies que des différentes compétences nécessaires pour les utiliser à des fins de développement personnel. Dans cette optique, l’intégration croissante de l’IA dans les processus éducatifs soulève des questions fondamentales autour de l’autonomie dans l’apprentissage et de la réévaluation des objectifs pédagogiques dans un paysage éducatif imprégné de technologie.


  • 131

    « inutilement pratique »

  • 132

    « inutile »