Les technologies numériques, y compris les réseaux sociaux, sont aujourd’hui intégrées dans la quasi-totalité des pratiques quotidiennes, modifiant de ce fait la manière dont une famille se forme et fonctionne en tant qu’entité (Kammerl et al., 2022 ; Schlör, 2016) et comment les membres d’une famille se « construisent » en tant que famille, en tant qu’« ensemble » (Jurczyk & Ludwig, 2020, p. 57). Outre leur utilisation pour des tâches et centres d’intérêt individuels (Livingstone, 2002), les médias numériques permettent également de mettre en place de multiples pratiques d’organisation familiale au quotidien (Buch et al., 2025). Dans le cadre de cette analyse, les questions d’organisation occupent une place tout aussi importante que celles relatives au temps que les familles passent ensemble dans différents espaces en ligne et hors ligne, et à la façon dont elles communiquent et échangent sur différents contenus (Ayllón et al., 2020 ; Roth et al., 2024 ; Zerle-Elsäßer et al., 2023).
Communication et organisation au sein de la famille
Nombre de pratiques familiales nécessitent une communication efficace au quotidien (Jurczyk et al., 2019 ; Zerle-Elsäßer & Lange, 2021). Dans les familles interrogées, le smartphone constitue le principal moyen de communication entre leurs membres. Les parents et leurs enfants l’utilisent pour téléphoner, envoyer des SMS ou échanger des messages (souvent via la plateforme WhatsApp), afin d’organiser des activités en famille et de communiquer au sein de la famille.
Le choix du moyen de communication utilisé par une famille dépend de plusieurs facteurs, tels que le nombre de membres impliqués, leurs préférences personnelles et la fonction du message en question (Gerleigner & Zerle-Elsäßer, 2016). Il apparaît par exemple que lorsque deux membres communiquent entre eux, notamment dans les familles monoparentales, l’envoi d’un SMS sera privilégié, car une application spécifique n’apporterait aucune valeur ajoutée. En revanche, les familles nombreuses interrogées recourent plutôt à un groupe WhatsApp pour s’assurer que tous les membres de la famille disposent du même niveau d’information et peuvent participer aux conversations communes. La sélection des membres de ces groupes familiaux peut révéler qui appartient ou non au noyau familial (Jurczyk et al., 2019). Certaines familles communiquent ainsi dans des groupes WhatsApp avec des membres de leur famille élargie, tels que des oncles, des tantes ou des grands-parents vivant à l’étranger. Au sein des familles transnationales, cette mise en réseau numérique par le biais de groupes de discussion remplace l’absence de rencontres physiques (Ayllón et al., 2020).
La famille de Matilda (16 ans) en est un exemple typique. Au cours de l’entretien, Matilda et sa mère décrivent une communication quotidienne qu’elles maintiennent avec les grands-parents et la tante vivant à l’étranger, qui s’apparente à des interactions du monde non numérique :
Matilda : Tous les jours, on se dit simplement « Bonjour » ou autre chose si on sait qu’ils doivent aller quelque part et partir en voyage, ou à ma tante quelque chose du style : « J’espère que tu passes une bonne journée au travail ». Et à la fin de la journée, on répond : « Oh, ça s’est bien passé ». Ou : « Notre journée s’est super bien passée. Comment tu vas ? » Ou parfois, notre grand-père raconte ce qu’il a vu aux infos. […] Maman : […] c’est le week-end, quand on se détend. On fait des vidéos, … on parle plus avec… par exemple […] du samedi, on peut faire cinq, six [vidéos]. Bon, quand le chat est là, elle commence à faire des photos pour les grands-parents […]. Famille de Matilda, 16 ans
L’utilisation des médias numériques varie tout au long de la semaine, non seulement au niveau des réseaux sociaux (cf. section 6.2), mais aussi au sein des familles. La communication numérique est particulièrement importante le week-end. La famille de Matilda indique par exemple avoir plus de temps pour s’envoyer des vidéos et des photos. Des études affirment par ailleurs que les modes de communication plus « riches », synchrones et personnels, tels que les appels vidéo, vont de pair avec des relations de bonne qualité (Tammisalo & Rotkirch, 2022).
Les différents membres d’une famille adaptent en outre leurs pratiques de communication de manière flexible aux préférences et aux habitudes des autres membres (Taipale & Farinosi, 2018). L’Étude qualitative sur les jeunes et leurs parents menée dans le cadre du présent rapport laisse également entrevoir cette dynamique : le père de Lena (17 ans) ne se sert que très rarement de son smartphone et répond donc tardivement aux messages. Lena et sa mère choisissent donc de l’appeler directement lorsqu’elles souhaitent discuter de quelque chose avec lui. En revanche, la mère et la fille communiquent très souvent et par le biais de nombreux messages écrits et photos de différentes natures dans leur groupe WhatsApp à deux. La famille de Gabriel (13 ans) représente un autre exemple. Son frère, âgé de 18 ans, considère que les appels téléphoniques constituent une pratique des générations plus âgées et se sert donc exclusivement de messages sur Telegram. Gabriel et sa mère recourent aux messages uniquement lorsqu’ils ont besoin de poser une question concrète et courte, telle que « Tu es où ? ». Pour tout le reste, tous deux préfèrent téléphoner. Le père de Luc (17 ans) préfère lui aussi téléphoner quand il est question de sujets compliqués et importants, afin d’obtenir une réponse plus rapide. Chaque famille dispose ainsi de ses propres canaux de communication, qui peuvent aussi varier en fonction des membres de la famille. Les technologies numériques sont dans ce contexte en grande partie considérées comme un soutien (O’Hara et al., 2014).
L’importance des groupes de discussion pour la cohésion et l’identité familiales résulte essentiellement des contenus échangés dans ces chats de communication (Gerleigner & Zerle-Elsäßer, 2016 ; Pettigrew, 2009). L’analyse de l’utilisation des groupes de discussion familiaux révèle différents modèles de communication qui reflètent des fonctions centrales de la vie familiale numérique. Celles-ci peuvent être divisées en trois types :
Tout d’abord, les groupes de discussion servent à l’organisation de la vie quotidienne, c’est-à-dire à la gestion familiale. La famille de Mia (13 ans) illustre bien cette pratique. La jeune fille envoie des mises à jour régulières sur le déroulement de sa journée dans le groupe WhatsApp de sa famille, par exemple après être montée dans son bus scolaire le matin ou lorsqu’elle mange à l’école à midi. Ces informations ont pour but d’apporter une sécurité émotionnelle à ses parents et grands-parents et de les rassurer sur le fait qu’elle se porte bien. Dans la famille d’Emma (18 ans), les échanges dans le groupe WhatsApp se limitent à des informations liées à l’organisation du quotidien. Son père peut par exemple lui rappeler dans le groupe qu’elle doit encore nourrir le chat. Gabriel (13 ans) écrit quant à lui à sa mère lorsque celle-ci doit venir le chercher à l’école ou pour organiser ses activités de loisirs le week-end. La concertation et la coordination des activités quotidiennes entre les différents membres d’une famille font partie intégrante de la vie familiale et constituent des pratiques familiales fondamentales qui peuvent être regroupées sous le terme de gestion familiale (Jurczyk et al., 2019 ; Zerle-Elsäßer & Lange, 2021).
Deuxièmement, une grande partie des messages de ces groupes de discussion répondent à une fonction de connexion émotionnelle et de création de sentiment d’appartenance (Taipale & Farinosi, 2018). Dans certaines familles, les groupes WhatsApp sont utilisés pour s’envoyer des souvenirs comme des photos, des vidéos ou encore des messages personnels comme des dictons. Le récit de Matilda (16 ans) décrivant les communications intenses autour de leurs chats peut sembler surréaliste, pourtant celles-ci procurent un sentiment d’appartenance à la famille qui va au-delà de la simple organisation familiale.
Enfin, il apparaît que les groupes de discussion sont également utilisés à des fins d’éducation numérique et pour façonner les relations familiales (Schulz, 2011). La mère de Lena (17 ans) aime en effet envoyer des citations et des messages indirects à sa fille pour lui faire comprendre qu’elle pense à elle et qu’elle souhaite partager des valeurs communes avec elle. Noah (18 ans) envoie également des messages à sa mère pour s’excuser lorsqu’ils se sont quittés en mauvais termes le matin :
Un message gentil quand on pense à cette personne. Ou alors, ce qui arrive aussi quand on se dispute un peu le matin parce qu’on est un peu stressés, mais que plus tard, dans le bus, on s’est tous les deux calmés, on s’envoie un petit message : « Oui, d’accord, je suis désolé, j’espère que tu passeras une bonne journée et que tout ira bien ce soir. » C’est comme ça qu’on utilise WhatsApp surtout. Noah, 18 ans
Indépendamment de leur taille et du canal utilisé, les groupes de discussion sont avant tout le reflet de la culture de communication d’une famille et de son degré de cohésion (cf. également la section 9.3) (Carvalho et al., 2015 ; O’Hara et al., 2014). Au sein de familles moins soudées, les échanges de messages tournent principalement autour d’accords formels relatifs à l’organisation. Les groupes de discussion où les échanges de messages sont très émotionnels et personnels contribuent à transférer le sentiment d’appartenance familiale dans l’espace numérique (Pettigrew, 2009).
Activités partagées numériques et non numériques en famille
Les questionnaires et les entretiens ont également amené les familles à s’exprimer sur leurs activités partagées, tant dans le monde physique que virtuel (cf. la section 9.6). Les activités partagées permettent de déterminer si les familles cultivent des relations étroites au-delà de l’organisation quotidienne et développent une identité commune (Livingstone, 2002 ; Lorenz & Kapella, 2020). Le temps passé ensemble ouvre en outre la voie à des échanges plus profonds, les médias numériques offrant de nouvelles possibilités pour exprimer des sentiments de proximité et d’attachement (Wajcman, 2014).
Les familles interrogées présentent un large éventail de modèles d’activités familiales partagées. Mia (13 ans) passe la majeure partie de son temps libre avec sa famille. Leurs activités comprennent notamment des jeux de société, des repas en commun, des rencontres avec avec d’autres proches, des promenades, des excursions ou des séjours de vacances, ainsi que des activités numériques partagées, par exemple via la PlayStation ou la télévision. Bien que Louis (14 ans) et sa mère pratiquent désormais rarement des activités sportives ensemble, ils continuent à passer régulièrement du temps ensemble, notamment lors des repas, pendant les vacances, lors de visites chez des amis ou en regardant des séries. Malgré des conflits fréquents entre la mère et le fils au sujet de l’utilisation des médias numériques, ceux-ci entretiennent une relation affectueuse au sein de laquelle le fait de communiquer ensemble occupe une place importante, même si la mère et le fils n’ont pas la même perception de cette relation :
Modérateur : Mais vous partez quand même en vacances ensemble ? Mère : Oui. Et on fait aussi parfois des activités ensemble le week-end, mais la plupart du temps avec des amis, comme à deux, c’est quand même… enfin c’est plus sympa d’avoir des amis ou la famille d’amis avec nous, alors on fait quelque chose avec des amis. Modérateur : Ça veut dire que vous communiquez encore beaucoup entre vous ? Louis : À mon avis, oui. Modérateur : Oui ? Louis : Trop. [tout le monde rit] Mère : À mon avis, pas assez.
Famille de Louis, 14 ans
L’analyse des activités partagées numériques et non numériques des familles interrogées révèle que les jeunes s’éloignent progressivement de leur famille à mesure que ceux-ci grandissent et participent donc de moins en moins aux activités familiales (cf. Chapitre 4). Emma (18 ans) explique qu’avec l’âge, sa sœur et elle ont développé des centres d’intérêt différents de ceux de leurs parents. Cette évolution se retrouve également chez Jack (18 ans). La seule activité familiale à laquelle ce dernier participe régulièrement est le dîner à la maison avec ses frères et sœurs aînés le week-end. Il ne passe plus ses vacances avec ses parents depuis plusieurs années. Déjà durant son enfance, Jack ne partageait que peu de moments avec sa famille, ses frères et sœurs étant plus âgés de plusieurs années et ses parents devant travailler beaucoup et à des horaires irréguliers. Enfant, celui-ci était déjà le plus souvent seul lorsqu’il regardait la télévision ou jouait à la PlayStation. Les entretiens indiquent qu’en plus de la diminution du temps passé en famille en fonction de l’âge, il existe dans les familles interrogées différentes visions de la valeur du temps de qualité passé en famille (Livingstone & Blum-Ross, 2020) et des possibilités de communication qui y sont associées (Lareau, 2018).
Parmi les activités numériques partagées mentionnées fréquemment par les jeunes et leurs parents figure le fait de regarder la télévision, des séries ou des films (Zerle-Elsäßer & Lange, 2021). Les questionnaires remplis par les jeunes montrent que la télévision ainsi que le visionnage de films ou de séries en streaming constituent en effet une activité de loisirs populaire chez les jeunes interrogés (au moins dix jours par mois). Les statistiques issues des témoignages des jeunes du présent échantillon de familles sont ainsi similaires à celles relevées dans le cadre du Youth Survey Luxembourg (YSL) (cf. Chapitre 4). La moitié des familles interrogées regardent en outre au moins une fois par semaine un film, une série ou une émission ensemble, en particulier le week-end. Parmi les exemples cités figurent le visionnage intensif des films « Le Seigneur des anneaux », le visionnage hebdomadaire d’un film Marvel ou encore celui d’une série telle que Prison Break. Le fait de visionner les mêmes films témoigne d’un intérêt commun pour certaines thématiques, ce qui favorise les échanges (John et al., 2022 ; Livingstone & Blum-Ross, 2020), permet de créer des rituels familiaux et de renforcer la complicité. Cela démontre que le temps passé en famille ne disparaît pas, mais qu’il évolue à l’ère du numérique (Wajcman, 2014).
Certains parents n’ont toutefois pas la possibilité de passer plus de temps libre avec leurs enfants. Jack (18 ans) raconte par exemple que ses parents et lui ne partagent pas de repas en semaine, étant donné que sa mère doit se lever tôt le matin dans le cadre de son travail en tant qu’agente de nettoyage et qu’elle rentre souvent tard le soir. Dans la famille monoparentale de Matilda (16 ans), la mère élève seule ses enfants et travaille 40 heures par semaine comme agente de nettoyage. Elle est donc parfois fatiguée le soir et s’endort pendant les films que la famille regarde ensemble.
Honnêtement, je n’ai pas le temps de regarder la télévision, parce que quand je rentre à la maison… j’ai plein de choses à faire. Parfois, j’aimerais aussi lire un peu. […] Il y a des week-ends où nous sommes ici et nous regardons un film. Parfois, je m’endors… ils [les enfants] ne sont pas contents, car je commence, mais je ne reste pas jusqu’à la fin. Je leur dis : « Oui, c’est comme ça. » Mère de Matilda, 16 ans
Les deux parents de Gabriel (13 ans) travaillent également à temps plein. Leur situation financière leur permet cependant de faire appel à une aide qui s’occupe de leurs fils pendant la pause déjeuner et qui les décharge d’une partie des tâches ménagères. Cela leur permet de libérer leurs week-ends. La mère de Gabriel peut alors passer du temps avec lui et l’accompagner à ses nombreuses activités de loisirs.
Ces exemples montrent que les différentes pratiques du doing family, dans les espaces physiques comme numériques, sont influencées par les ressources culturelles et matérielles des familles. (Lareau, 2018 ; Livingstone & Blum-Ross, 2020 ; Paus-Hasebrink et al., 2019).
Photos de famille et Sharenting
Les familles interrogées évoquent les photos et vidéos sous deux angles différents. D’une part, elles utilisent des photos prises ensemble pour se présenter au monde extérieur en tant que familles. Les photos ont ici une fonction performative : elles servent à rendre l’identité familiale visible au niveau de l’espace public (Autenrieth, 2014, 2018 ; Finch, 2007). Le partage de photos de famille ou d’enfants sur les réseaux sociaux (appelé surpartage parental, ou sharenting en anglais, un mot-valise issu des termes sharing et parenting) est révélateur de ce désir d’identité commune. Néanmoins, parents et jeunes n’ont pas toujours le même point de vue par rapport au partage de ces photos (Kutscher, 2022). D’autre part, ces photos de famille contribuent à forger une identité familiale.
Il est avant tout intéressant de se pencher sur la manière dont l’identité familiale est présentée à l’extérieur. Il existe des différences générationnelles évidentes au sein des familles interrogées au sujet de l’utilisation des réseaux sociaux sur lesquels il est possible de publier des photos ou des vidéos : tandis que plusieurs parents utilisent Facebook, les jeunes sont plutôt actifs sur Snapchat. Ces résultats reflètent les études internationales menées sur le sujet (Zerle-Elsäßer & Lange, 2021). La plupart des jeunes interrogés ne sont pas intéressés par Facebook (« c’est pas mon monde »). Certains parents ou grands-parents publient tout de même des photos de leurs enfants et de leur famille sur Facebook. Les raisons en sont multiples : ceux-ci trouvent amusant de voir leurs amis et leurs familles, de publier leurs propres photos humoristiques et de donner des nouvelles à des membres de la famille qu’ils ne voient pas souvent (cf. également Autenrieth, 2023).
Certains des parents interrogés, conscients des risques liés à la publication de telles photos, s’efforcent de respecter le souhait de leurs enfants de ne pas être photographiés et publiés en ligne sans leur consentement. Lorsque l’on observe les résultats dans leur ensemble, il est intéressant et peut-être surprenant de constater que ce sont plutôt les jeunes eux-mêmes qui déclarent ne pas vouloir publier de photos d’eux-mêmes. La mère de Matilda (16 ans), par exemple, est consciente que ses deux filles aînées ne souhaitent pas que des photos d’elles soient publiées sur les réseaux sociaux. Pourtant, lors d’occasions spéciales, la mère souhaite aussi partager des photos de son fils, ce pour quoi elle lui demande préalablement son autorisation. Celle-ci a bien conscience que toutes les photos ne sont pas faites pour être partagées sur les réseaux sociaux et que tous les moments de la vie ne doivent pas nécessairement y être divulgués.
Mère : J’ai Facebook depuis deux ou trois ans, mais c’est pas quelque chose que… Je l’utilise juste pour des projets sociaux. Modérateur : Vous y publiez des photos de vous ? Mère : Oui. Oui. […] Enfin, Matilda, elle n’aime pas ça, […] Mariana non plus. Alors, Miguel, je lui demande et quand c’est son anniversaire, je lui demande d’abord : « Est-ce que je peux écrire quelque chose pour toi ? », parce que j’aime aussi écrire. […] Miguel répond toujours : « Ah, OK. » Matilda [dit :] « Hmm [non] », et je respecte ça. Oui. Maintenant, on peut lire plein d’informations là-dessus… Mais les photos, les choses comme ça, j’ai un peu… Ce n’est pas de la peur, mais je ne les publie pas n’importe où. Mère de Matilda, 16 ans
Lorsqu’il s’agit de décider quelles photos publier et avec quelles personnes, la vie privée des enfants et le désir des parents de présenter leur famille au monde extérieur s’opposent souvent (Eggert et al., 2021 ; Kutscher & Bouillon, 2018). Cela transparaît également dans les entretiens avec les familles. Les divergences d’opinions à ce sujet entre la grand-mère et le père de Mia ont été clairement mises en évidence lors de leur entretien : la grand-mère a par le passé publié des photos de sa petite-fille afin de donner des nouvelles à sa famille vivant à l’étranger. Le père en revanche n’approuve pas cette pratique, car il estime que les photos de famille doivent rester privées. Les jeunes se montrent également critiques vis-à-vis du comportement de leurs parents sur Facebook. Jack (18 ans) affirme ainsi dans une réponse ouverte du questionnaire que les parents ne devraient pas croire tout ce qui se dit sur Facebook. Luc (17 ans) se montre plutôt résigné lorsqu’il explique qu’il tolère tout simplement les publications occasionnelles de sa mère sur les réseaux sociaux : « Je me suis habitué aux publications de ma mère. » Si dans ces exemples, les parents accordent une certaine importance à la visibilité numérique, les jeunes manifestent quant à eux une volonté accrue d’autonomie numérique ainsi qu’une compétence médiatique réflexive. Un renversement des rôles se dessine ici, qui soulève la question de savoir qui protège qui (cf. également Nelissen & van den Bulck, 2018).
En raison de la présence quotidienne des appareils numériques, notamment des smartphones, les familles prennent bien plus de photos qu’auparavant, y compris des activités familiales (Autenrieth, 2018). En conséquence, certaines d’entre elles se questionnent sur la meilleure manière de présenter ces photos vers l’extérieur, mais aussi sur la façon optimale de les sauvegarder et de les partager avec les proches. Noah (18 ans) vit seul avec sa mère. Lors d’activités communes, tous deux s’échangent leurs photos par le biais de WhatsApp. Ainsi, chacun dispose des photos de famille sur son smartphone et peut les revoir à tout moment. La famille de Luc (17 ans) constitue un autre exemple. Son père ne souhaite pas enregistrer les photos de famille sur un cloud, puisqu’il les estime trop peu sécurisés. Il regroupe donc les photos de chaque membre de sa famille sur son ordinateur et crée ensuite régulièrement des albums photos. Certaines familles se contentent toutefois de sauvegarder leurs photos dans un cloud. L’exemple de l’archivage des souvenirs communs familiaux montre ainsi de fortes divergences. Une analyse des résultats de l’étude démontre par ailleurs que les parents dont les compétences numériques sont moins étendues ont tendance à être moins sûrs de la meilleure façon de sauvegarder les photos afin que celles-ci soient et restent accessibles à tous dans une bonne qualité (cf. également Autenrieth, 2023).
Au sein de quelques familles, les photos souvenirs ne sont pas uniquement sauvegardées, mais également imprimées. Les protocoles d’observation révèlent que certaines photos de famille ou d’enfants réalisées à l’aide d’outils numériques sont exposées dans le salon familial. Plusieurs parents déclarent créer et imprimer régulièrement des albums photos de leurs sorties et vacances en famille. Ces deux pratiques indiquent que les formats numériques tels que les photos et les vidéos revêtent une importance certaine, mais ne remplacent pas pour autant des souvenirs familiaux matériels. Par la création d’albums ou de tirages sur des supports non numérique, les photos contribuent à la mise en place d’une culture de souvenirs commune et la création d’une identité familiale. Les photos prises ensemble soulignent clairement l’importance centrale de la famille. (Jonas, 2010 ; Morgan, 2011).
Les médias numériques comme amplificateurs de la communication familiale existante
Les trois domaines mentionnés précédemment (fonctions des discussions de groupe, activités numériques partagées, photos de famille) démontrent que les technologies numériques, et en particulier les réseaux sociaux, peuvent contribuer à renforcer les processus de doing family.
Chez les familles où la communication et les activités partagées occupent déjà une place centrale dans la vie familiale, la communication par le biais du smartphone est susceptible de renforcer encore davantage ce processus (Gerleigner & Zerle-Elsäßer, 2016). Le sentiment d’appartenance a gagné en importance dans ces familles, la communication au moyen des smartphones et des groupes de discussion étant également très intense. Le père et la grand-mère de Mia (13 ans) s’accordent à dire que les téléphones portables ont renforcé la communication au sein de leur famille.
Grand-mère : Alors, je dirais que [le téléphone portable] n’a pas encore fait disparaître le dialogue dans notre famille. Père : Non, non, non, au contraire. […] Maintenant, on s’envoie constamment des messages : « Tu as vu les résultats de Mia ? », toutes ces choses comme, « J’ai déposé Mia à l’école », « Christian, Mia est bien arrivée à l’école ? » quand c’est moi qui la dépose. C’est encore plus qu’avant, c’est pour ça qu’on les utilise. C’est une bonne chose. Grand-mère : C’est pour ça que c’est une très bonne chose. Famille de Mia, 13 ans
À l’inverse, aucun lien direct n’a pu être établi entre une faible communication réelle et l’utilisation des technologies numériques chez les familles interrogées.