9.2.4 Les règles comme source de conflits familiaux : Le désir d’autodétermination des jeunes

Les entretiens qualitatifs menés auprès des familles révèlent que les règles strictes imposées par les parents par crainte d’une consommation excessive ou pour protéger leurs enfants contre de potentiels abus sont une source majeure de conflits. Le point de vue des jeunes ainsi que les conséquences que peuvent avoir ces règles strictes sur leur vie quotidienne semblent souvent peu clairs pour les parents. Pour les jeunes, certaines de ces règles constituent une atteinte significative à leur liberté et, plus largement, à leur bien-être, et peuvent entraîner des répercussions négatives sur leur vie dans le monde physique.

Ainsi, l’arrêt automatique du smartphone à une certaine heure empêche les jeunes d’utiliser les outils habituels pour organiser leur quotidien. Emma (18 ans) indique que les règles de ses parents relatives au temps passé devant les écrans l’ont beaucoup dérangée lorsqu’elle avait 16 ans, en particulier lorsque son smartphone s’éteignait alors qu’elle était encore dehors. Des fonctionnalités de base, comme passer des appels téléphoniques, utiliser l’application de mobilité ou accéder à une carte, n’étaient alors plus disponibles. De même, il lui était impossible d’utiliser son smartphone le soir pour des activités de loisirs pourtant ordinaires, comme l’écoute de musique, en raison des restrictions imposées par ses parents. Emma critique la restriction de sa liberté de décision concernant la manière dont elle souhaitait passer son temps libre.

Les différents groupes de pairs auxquels appartiennent les jeunes privilégient généralement certaines applications de communication ou de messagerie instantanée pour échanger des informations ou des messages, telles que Snapchat ou Instagram. Ainsi, dès lors que les jeunes ne peuvent utiliser ces applications ou que leur utilisation est limitée dans le temps, ceux-ci se retrouvent exclus des processus de communication au sein de ces groupes (cf. également Fontar et al., 2018). Ce phénomène se manifeste dans l’exemple de Louis (15 ans), dont le temps d’écran passé sur Instagram est limité à une heure par jour. Une fois cette durée écoulée, l’application se bloque automatiquement, conformément aux règles fixées par sa mère. Le jeune homme doit alors se tourner vers d’autres applications pour pouvoir continuer à discuter individuellement avec ses amis. Cependant, la communication en groupe se poursuit au sein de l’application bloquée, ce qui amène Louis à manquer certaines informations importantes et à se sentir exclu.

Les jeunes rapportent également dans les entretiens que leurs personnages dans différents jeux multijoueurs peuvent être pénalisés (par exemple par une perte de points ou le blocage de leur personnage) s’ils quittent une partie commencée en raison de leur temps d’écran limité. La mère de Noah (18 ans) n’était au départ pas consciente de ces dynamiques sociales ; elle trouvait impoli que son fils ne lui réponde pas immédiatement lorsqu’elle lui adressait la parole alors qu’il jouait sur son smartphone. Ce n’est qu’après que Noah lui a expliqué le fonctionnement de ses jeux qu’elle a compris à quel point il était essentiel qu’il puisse terminer une partie commencée afin de ne pas être pénalisé dans le monde en ligne et exclu socialement dans le monde hors ligne :

Quand le jeu est lancé, il ne s’arrête pas. […] C’est fou, alors une fois je lui ai demandé, quand il était plus jeune […] : « Mais, comment ça marche ces jeux ? On peut pas simplement arrêter ? » Non, sinon ils sont expulsés et perdent leur accès, ils peuvent être suspendus s’ils quittent en plein milieu d’une partie. […] Tu veux gagner, tu veux rester, tu veux continuer de discuter avec tes collègues, parce que s’ils continuent à jouer et que tu peux pas te connecter, tu te retrouves exclu. Mère de Noah, 18 ans

Les règles établies par les familles interrogées reflètent généralement le point de vue des parents et, par conséquent, leur conception d’une utilisation judicieuse des médias numériques. Il est donc logique que les jeunes qui jugent ces règles injustes ou inutiles tentent de les contourner ou les ignorent. Ainsi, la plupart des jeunes interrogés ont répondu dans les questionnaires ne pas avoir respecté les règles de leurs parents, au moins certaines fois. Certains parents affirment même que c’est justement l’établissement de règles qui incite les jeunes à les défier. Le père de Luc (17 ans) a ainsi conscience que ses fils trouveront toujours la moindre échappatoire à une interdiction. Luc raconte par exemple avoir réussi à contourner avec succès le verrouillage de l’iPad de l’école en se connectant avec un autre compte et en utilisant des sites proxys. Gabriel (13 ans) et Jack (18 ans) ont eux aussi contourné les programmes de contrôle de leurs parents en suivant les instructions détaillées de tutoriels disponibles sur YouTube. La mère de Gabriel compare ces règles à un mur : plus les parents en construisent un haut, plus les jeunes sont tentés de le franchir.

En dépit des conflits existants, les jeunes parviennent tout de même à se mettre à la place de leurs parents et à comprendre leurs responsabilités. Interrogés sur la manière dont ils envisageraient, en tant que potentiels parents, l’éducation aux médias de leurs enfants à l’avenir, les réponses des jeunes reflètent largement celles de leurs parents. Cela s’explique d’une part par le fait que les jeunes ne se sont pas encore penchés sur la question, et d’autre part par le fait que les parents sont des modèles éducatifs essentiels, et que leurs styles d’éducation sont généralement reproduits en partie par leurs enfants (Boehnke & Boehnke). Noah (18 ans) trouvait pour sa part les règles de sa mère appropriées, ni trop strictes ni trop modérées. Il serait sévère avec ses enfants, du moins au début, car il trouve qu’internet présente trop de dangers. Jack (18 ans) apprécie lui aussi le style d’éducation de ses parents. Il adopterait une approche similaire avec ses enfants et établirait des règles pour ceux de moins de 18 ans et discuterait avec eux des dangers des réseaux sociaux.