9.3.2 Le rôle des relations familiales dans l’utilisation des médias numériques par les jeunes

Au-delà de l’éducation aux médias dispensée par les parents et de leur style d’éducation général, d’autres facteurs indépendants des médias (Rudolf Kammerl et al., 2012), tels que le climat familial et les processus d’interaction et de communication au sein de la famille, possèdent également une influence significative sur l’utilisation des médias par les jeunes. Toutes les dynamiques intervenant dans le doing family influencent également les pratiques liées aux médias au sein des familles1 . De même, l’utilisation des médias influence à son tour les différentes dynamiques familiales (Paus-Hasebrink et al., 2019).

La qualité des relations au sein d’une famille se mesure à travers différents aspects, tels que la qualité de la communication entre les membres, le degré d’affectivité ou encore l’existence de valeurs partagées (Kammerl et al., 2012). Dans la famille de Mia (13 ans), chaque membre a attribué une note élevée à tous les niveaux. Bien que ses parents lui imposent des règles strictes, la communication est largement favorisée au sein de la famille, qui partage les mêmes valeurs et se montre très affectueuse, comme en témoignent les relations étroites entre les trois générations. Mia est au centre de la famille élargie, qui la rend très heureuse : elle accepte le style d’éducation autoritaire ainsi que les règles strictes et les contrôles imposés par ses parents en matière d’activités numériques (cf. Roth et al., 2024). Emma (18 ans), au contraire, se détache des valeurs et de la vision de la vie de ses parents. Elle porte un regard plutôt critique sur certains aspects de leur vie commune, en particulier la répartition et l’exécution des tâches ménagères, y compris pendant son enfance et son adolescence. Si ses parents accordent la priorité à des valeurs communes telles que l’hygiène et l’égalité des tâches dans le foyer, Emma considère des valeurs telles que la protection de la vie privée et le respect de son autonomie dans la planification de son temps libre plus importantes. En dépit du fait que la famille encourage une communication ouverte entre ses membres, le quotidien familial est marqué par de nombreuses disputes et Emma déplore que les relations affectives au sein de sa famille proche et élargie en soient affectées. Les règles strictes imposées par ses parents en matière de digitalité étaient également une source fréquente de discorde, notamment du fait qu’Emma n’avait pas été impliquée dans leur élaboration, ce qu’elle trouvait injuste.

Oui, enfin, c’est quand même accepté, mais pas toujours totalement. Pour moi, c’est parfois très compliqué de donner mon avis. […] Et on est parfois mal compris, dans un sens ou dans l’autre. Et, je ne sais pas. Parfois, on se sent attaqué, même si on ne I’a pas été. Et après, ça provoque des disputes. Mais sinon, on reste ouverts à l’avis des autres. Et de ce que je sache, c’est généralement respecté. Emma, 18 ans

Ces exemples illustrent parfaitement ce qui se dégage également des autres entretiens avec les familles : la qualité des relations familiales influence considérablement la manière dont les règles relatives à l’utilisation des médias numériques sont perçues et acceptées par les jeunes. La proximité émotionnelle et la compatibilité des valeurs favorisent l’acceptation, tandis que les divergences d’opinions peuvent conduire à des conflits et à une certaine résistance. Une communication à la fois ouverte, bienveillante et empreinte de tolérance semble constituer un facteur clé dans ce contexte : elle favorise les échanges sur des thèmes liés au numérique, même lorsque ceux-ci peuvent représenter une source de conflits.

De la même manière, les entretiens menés avec les familles suggèrent que la façon dont les technologies numériques sont appréhendées au sein des familles peut exercer une influence sur la qualité des relations familiales, en particulier en cas de conflits liés à leur utilisation. Chez Louis (14 ans) et sa mère, les disputes autour des médias numériques et de leur influence (supposée) sur les résultats scolaires de Louis représentent un sujet de discussion permanent qui affecte en partie le climat familial de manière négative. Tous deux sont conscients de ne pas partager les mêmes valeurs et opinions quant à l’intérêt et à l’utilité des médias numériques. Le style d’éducation de la mère se veut démocratique et bienveillant, toutefois, celle-ci fixe des limites et impose des règles de manière unilatérale lorsqu’elle estime que Louis ne contrôle plus son utilisation des appareils numériques et que les jeux commencent à avoir un impact négatif sur ses résultats scolaires. Tous deux débattent parfois vivement à cause de leurs divergences d’opinions, mais ont su préserver une relation forte et affective au fil du temps.

Mère : […] je comprends qu’on ait envie de faire une pause en rentrant à la maison. […] au bout d’une demi-heure, je commence à être tendue et à dire : « Non. OK. Fais tes devoirs. […] et après tu [joues] », […] Je trouve que c’est [jouer à des jeux sur son téléphone portable] très mauvais pour le cerveau, parce qu’il est alors complètement saturé de dopamine et comment il est censé se concentrer sur ses devoirs ou réviser pour ses examens après ? Ça ne fonctionne pas. […] [Louis et sa mère se disputent brièvement, Louis n’étant pas d’accord avec sa mère.] Mère : […] et ça… ça m’inquiète beaucoup. Modérateur : Tu es aussi d’avis que c’est à cause des médias numériques ? Louis : Nan. […] D’abord, c’est parce que l’école devient plus difficile et dans… oui, parce que j’avais pas trop envie de m’y mettre tout de suite, dès le premier trimestre, et voilà. Louis, 14 ans, et sa mère

De même, il apparaît également dans la famille de Lena (17 ans) que le comportement numérique de la jeune femme influence le climat familial général. Ses parents n’ont jamais eu à s’inquiéter à ce sujet, étant donné que Lena a toujours fait preuve d’une attitude très raisonnable vis-à-vis des médias numériques et qu’elle a très tôt appris à les utiliser de manière autonome et autorégulée. Le numérique joue donc un rôle plutôt secondaire dans les relations entre les parents et leur fille. Le climat familial est en outre marqué par de nombreuses valeurs communes, une grande affectivité et une communication ouverte (cf. également Schaan & Melzer, 2015).

Les exemples tirés des enquêtes qualitatives menées auprès des familles mettent en lumière que les pratiques numériques au sein d’une famille ne peuvent être envisagées indépendamment des dynamiques et des relations qui se développent dans le cadre du processus du doing family. Celles-ci évoluent continuellement au gré des changements liés aux différentes étapes de vie des membres de la famille. Ainsi, l’utilisation des technologies numériques fait souvent ressortir des tensions déjà existantes dans les relations et peut en plus avoir un impact négatif sur le climat familial. Les études montrent que les familles dysfonctionnelles, caractérisées par des relations émotionnelles insatisfaisantes et des difficultés à gérer les processus de développement des enfants liés à la puberté, sont plus fréquemment confrontées à des comportements numériques problématiques (Kammerl et al., 2012).


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    Les résultats présentés dans la présente section doivent être examinés à la lumière du caractère volontaire de la participation des familles à l’étude : étant donné que l’étude repose sur des entretiens dyadiques, la participation était subordonnée à la condition que les parents et les jeunes acceptent de participer à un entretien commun ou éventuellement à des entretiens séparés. Au cours du processus de recrutement, il est toutefois apparu que les familles avec un manque de communication ou des problèmes affectifs n’étaient pas toujours disposées à donner aux chercheuses et chercheurs un aperçu de leur vie familiale. Une mère de deux fils intéressée par l’étude a par exemple annulé sa participation, car aucun de ses deux fils ne souhaitait y prendre part. Cette mère a indiqué qu’elle se disputait souvent avec ses fils au sujet de leur consommation numérique. Dans une autre famille recomposée, le (beau-) fils a été « mis à la porte » du domicile familial en raison de ses activités numériques et de son non-respect des règles, de sorte que l’entretien n’a également pas pu avoir lieu.