La présente section s’est appuyée sur les entretiens menés auprès des familles pour analyser la manière dont celles-ci décrivent les inégalités liées aux technologies numériques ainsi que la façon dont ces inégalités se manifestent, dans ces familles, aux trois niveaux de la fracture numérique (van Dijk, 2013). Les résultats confirment le constat de l’YSL (cf. section 5.3) relatif à l’inégalité d’accès des jeunes aux appareils numériques et aux inégalités qui en découlent en matière de compétences numériques. Les médias numériques ont en outre tendance à renforcer les inégalités sociales existantes entre les familles : selon l’étude, les jeunes issus de familles aux ressources financières, culturelles et sociales plus élevées possèdent plus souvent des compétences numériques plus développées. Ce processus de cumul des désavantages se produit lorsque des inégalités structurelles s’accompagnent d’inégalités subjectives, par exemple dans la manière dont les familles gèrent les défis numériques au quotidien (Paus-Hasebrink et al., 2019). La fracture numérique s’accentue alors, les faibles ressources matérielles s’accompagnant de compétences parentales plus limitées, de styles d’éducation plus restrictifs et d’un environnement d’apprentissage moins favorable.
Les compétences numériques des parents sont un facteur majeur de cette accentuation des inégalités. D’une part, ceux qui disposent de compétences numériques élevées ont la possibilité de soutenir activement l’apprentissage numérique de leurs enfants, notamment en leur donnant accès à des appareils numériques et en accompagnant l’utilisation de ces derniers. Les compétences numériques des parents sont, d’autre part, déterminantes dans la manière dont ceux-ci perçoivent les opportunités que peuvent offrir les médias numériques dans le cadre de l’éducation de leurs enfants. Ceux dont les compétences numériques sont plus réduites tendent à se focaliser davantage sur les risques liés aux médias numériques et à adopter une approche restrictive en matière d’éducation aux médias. Ces restrictions ont alors un impact négatif sur le développement des compétences numériques chez les jeunes.
L’analyse de l’Étude qualitative sur les jeunes et leurs parents paraît dans son ensemble confirmer les résultats d’autres études selon lesquelles l’éducation numérique est favorisée par un environnement familial reposant sur un style d’éducation parental positif. Ce style d’éducation se traduit principalement par une bonne relation avec les jeunes, où la confiance et l’amour sont essentiels, mais qui implique également des exigences et des limites. Lorsque l’autonomie, en particulier celle des jeunes plus âgés, est favorisée, ceux-ci peuvent davantage expérimenter dans le domaine du numérique et développer des connaissances techniques plus poussées. Cependant, le style d’éducation démocratique et bienveillant n’est pas répandu de façon homogène et dépend du niveau d’éducation, des ressources et du temps disponible des parents.
Les inégalités numériques liées aux ressources familiales peuvent être en partie compensées de différentes façons : au cours des entretiens avec les familles, les jeunes en question ont indiqué qu’ils avaient pu acquérir certaines compétences numériques clés grâce à des offres scolaires, à leurs frères et sœurs aînés qui leur ont transmis leurs connaissances ou à des réseaux d’apprentissage entre pairs. Les offres scolaires jouent un rôle essentiel pour permettre aux jeunes issus de milieux familiaux moins favorables d’accéder à des appareils numériques et d’acquérir certaines compétences numériques (telles que l’utilisation des programmes de bureautique).