8.2.2 Quand l’authenticité subjective prime sur l’objectivité : L’actualité vue par les jeunes

Le rapport des jeunes à l’actualité politique s’est révélé être un sujet majeur lors des entretiens, au cours desquels le scepticisme et la méfiance à l’égard des sources d’actualité traditionnelles ont été régulièrement évoqués. Les jeunes préfèrent le plus souvent recourir aux réseaux sociaux ou à des plateformes telles que YouTube pour s’informer. Max (18 ans) explique s’intéresser à l’histoire et à la politique, mais suivre ces sujets avant tout par le biais de courtes vidéos sur YouTube : « In der Pause gucke ich eher um Politik, einfach so, also insgesamt, da gibt es so ein kleiner YouTube-Channel TLDR‘11 und sie zeigen alles über die heutige Politik […]. »12

Cette préférence s’est confirmée tout au long des entretiens : les jeunes consomment essentiellement les actualités sous forme de courtes vidéos ou au format audio. Ils accordent en effet généralement leur confiance à des personnes spécifiques dont ils perçoivent le contenu comme plus factuel et plus fiable, comme l’explique Amélie (20 ans) :

Mee et ass een, wou wierklech méi berüümt ass. Och méi Leit, YouTube a sou weider followt. […] Et ass wierklech een, wou net egal wat zielt. Well et si wierklech vill Leit, wou hie follegen a wierklech wichteg Leit a famous Leit an déi géifen net egal weem follegen.13

Amélie fait donc confiance aux reportages d’un YouTubeur, car des personnalités célèbres le suivent aussi, et le décrit comme neutre et factuel, tout en admettant : « Wouhier hien seng Sourcen huet, weess ech net. Mee hien ass neutral. »14 Leur confiance ne repose donc pas sur des normes journalistiques, mais sur la reconnaissance sociale et la perception subjective. Ce comportement reflète une tendance internationale (Reuters, 2024) qui voit les jeunes se considérer comme des gestionnaires actifs de leur consommation de l’actualité. Ils composent eux-mêmes leurs fils d’actualité, souvent sans y inclure de médias traditionnels.

Les modes d’usage de nombreux jeunes témoignent en outre d’une nette préférence pour les formats condensés. Cela vient confirmer l’observation selon laquelle les jeunes privilégient les messages brefs sous forme de courtes vidéos, voire de mèmes (Klopfenstein Frei et al., 2024 ; Tamboer et al., 2023). L’ensemble de ce processus est soutenu et renforcé par la logique qui régit la conception et le fonctionnement des plateformes numériques : les algorithmes et la facilité avec laquelle des personnes lambda peuvent personnaliser leur fil d’actualité créent un environnement au sein duquel cette consommation personnalisée et fragmentée des informations devient la norme (Auxier & Vitak, 2019 ; Chan et al., 2023).

Le manque de confiance envers les sources d’information traditionnelles (Residori & Samuel, 2025) incite certains jeunes de l’échantillon à rechercher d’autres moyens d’accéder à l’actualité. Aarav (28 ans) déclare par exemple : « […] If I’m looking for geopolitical news, I don’t refer to any mainstream media at all. […] I usually refer to some retired army general. »15 Selon lui, les plateformes numériques telles que YouTube permettent d’obtenir des informations de personnes qui disposent d’une expérience pratique et concrète des sujets abordés. Dans ce contexte, sa mention de Tucker Carlson, un commentateur politique américain connus et très controversé, est particulièrement révélatrice. Ce dernier, connu depuis longtemps pour ses opinions conservatrices de droite exprimées sur la chaîne américaine Fox News, est une figure clé de la critique des médias traditionnels. Il est particulièrement intéressant de noter qu’Aarav se tourne vers Tucker Carlson non pas malgré, mais précisément en raison de sa rupture publique avec la direction de Fox News : « But once he got away from Fox News, now I watch him a lot because […] I could see the freshness or the freedom in his reporting. »16 Pour le jeune homme, le fait que celui-ci semble indépendant des médias grand public constitue le critère déterminant d’authenticité. Ce critère relègue l’orientation politique de la source ou encore les critiques externes à l’égard de son contenu au second plan et confirme la tendance selon laquelle la confiance est désormais accordée aux personnes plutôt qu’aux institutions. Cela reflète de fait une tendance plus large qui se dessine chez de nombreux jeunes : la recherche d’authenticité (Reuters, 2024) et d’expertise directe dans un environnement numérique de plus en plus marqué par la méfiance envers les institutions traditionnelles.

Les préférences décrites pour les formats d’informations condensés et les fils d’actualité perçus comme authentiques se traduisent par des modes d’usage hybrides, souvent passifs et incidentiels (Boczkowski et al., 2018), où les fins informatives et divertissantes se recoupent fréquemment. La consommation d’actualités suit donc rarement un modèle linéaire ou fixe. Elle va de la recherche ciblée, par exemple par la lecture d’articles d’investigation ou le visionnage de documentaires, au contact accidentel avec des informations liées au défilement continu des contenus sur les réseaux sociaux. Elias (13 ans) résume bien ce phénomène : « Sur TikTok, si je scrolle suffisamment longtemps, je finis par tomber sur quelque chose. » Anastasia (29 ans) déclare également ne pas chercher activement les actualités, mais compter sur le fait que les informations pertinentes lui parviendront tôt ou tard : « Maybe I hear about it a week or two later, but usually, I do hear about it. »17 Cette approche est représentative de la perspective selon laquelle « l’information vient à moi », qui peut se traduire par un apprentissage politique moindre (Gil de Zúñiga et al., 2017). La consommation d’informations de certains jeunes dépend par ailleurs de notifications push automatiques, qui réduisent les recherches ciblées : « RTL, ja. Naja, manchmal kommen so ein paar Nachrichten und so und da guck ich dann kurz rein oder so, um ein bisschen irgendwie Allgemeinwissen zu haben »18 (Beatriz, 18 ans). Emma (22 ans) confirme elle aussi cette utilisation passive des médias, motivée par les notifications push, mais qui n’entraîne de son côté aucune réflexion approfondie sur le contenu : « Ich habe hier so RTL-Nachrichten, jetzt hier 25 Stück, aber ich lese das jetzt nicht durch. »19 D’autres jeunes, comme Carmen (24 ans), comptent sur leurs amis pour les informer des événements importants, ceux-ci endossant ainsi le rôle de diffuseurs d’actualités. Cet exemple indique que l’intérêt pour l’actualité mondiale, qui peut aller bien au-delà de sujets purement politiques, peut être nourri de différentes manières, souvent pragmatiques et ancrées dans le contexte social des jeunes.

Un autre phénomène se dessine toutefois en parallèle de ce mode d’usage hybride et incidentiel de la consommation d’actualités : de nombreux jeunes choisissent délibérément de ne pas s’y intéresser. Les raisons en sont multiples :

Tom (15 ans) raconte : « Aus menger Klass huet keen eng, esou eng App mat Norichten. »20 Interrogé à ce sujet, il ajoute que les jeunes de sa classe ne sont informés de ce qui se passe dans le monde que par le biais de l’école, si tant est qu’ils le soient. Liam (18 ans) et Anastasia (29 ans) évitent les actualités par manque d’intérêt ou en raison de la charge émotionnelle qu’elles représentent. Alexander (28 ans) cite en outre deux raisons pour expliquer son éloignement des actualités :

Generell News zu gucken, hat für mich fast keinen Wert, weil es immer durch irgendeine Linse angeschaut wird, sei es nur der Reporter oder dann halt wirklich irgendwie noch ein bisschen politischer Interesse hintendran.21

Alexander (28 ans) renforce les sentiments exprimés par Anastasia (29 ans) en présentant le refus de consommer des actualités comme une décision délibérée pour se protéger d’une certaine forme de charge psychologique. Il ne voit pas en quoi il devrait assumer le « fardeau émotionnel et cognitif », c’est-à-dire le poids psychique et intellectuel, que représente le suivi constant des crises et des guerres qui touchent le monde. Ce type de retrait s’observe à l’échelle internationale (Madden et al., 2017 ; Reuters, 2024) et constitue un exemple frappant de la fracture numérique de second niveau (Scheerder et al., 2017 ; van Dijk, 2020). Cette fracture ne porte pas uniquement sur les écarts en matière de compétences, mais aussi sur la nature de l’utilisation. Il semblerait précisément que des compétences médiatiques élevées, telles que celles que l’on pourrait supposer chez des étudiants comme Alexander et Anastasia, conduisent à un retrait stratégique plus fréquent. Leur décision de se détourner en raison de biais perçus ou de la charge émotionnelle relève d’une forme d’inégalité d’utilisation : la capacité d’analyse critique n’est dans ce cas pas utilisée pour consommer des informations, mais pour légitimer leur non-consommation.

C’est dans cette zone de tension que les jeunes se meuvent : d’une part, comme le montre manifestement le cas d’Aarav (28 ans), les jeunes recherchent délibérément des opinions qu’ils jugent « indépendantes » et se détournent de la crédibilité institutionnelle dont jouissent les médias traditionnels. La proximité personnelle et une authenticité perçue deviennent ici les nouveaux critères décisifs pour instaurer un climat de confiance. Certains d’entre eux ont d’autre part parfaitement conscience du risque lié à la désinformation auquel ils s’exposent en choisissant des canaux d’information alternatifs. Le danger que représentent les fausses informations, qui se propagent à une vitesse fulgurante sur les réseaux sociaux qu’ils utilisent, est mentionné à plusieurs reprises au cours des entretiens. Julien (21 ans) y voit un problème capital et souligne l’importance de l’esprit critique. Il indique que nombre de ses pairs ont « un retard considérable à rattraper » et transmettent souvent des informations sans prendre le temps de les analyser, ce qu’il qualifie de « problème sociétal » aggravé par la présentation d’opinions comme des faits dans les bulles sociales : « […] Jiddereen ass einfach senger Meenung, an déi ass richteg. »22 Les réseaux sociaux, qui remplacent progressivement les sources d’information traditionnelles chez les jeunes (Reuters, 2024), sont fondamentalement structurés par des algorithmes. Cette gestion favorise le fait de défiler, scroller, de manière superficielle et peut conduire à des réactions irréfléchies, souvent émotionnelles (Vaccari & Chadwick, 2020). Le danger plus profond réside dans la fragmentation analysée par Habermas (2024) : les jeunes se replient dans des bulles filtrantes auto-régulées et renforcées par des algorithmes, au sein desquelles le discours démocratique tend à s’éroder.

Comme cela apparaissait déjà dans leur engagement avec les contenus numériques, les modes d’usage des jeunes au Luxembourg en matière d’actualité présentent eux aussi une grande diversité. D’une part, de nombreux jeunes évitent les actualités en raison de la charge émotionnelle qu’elles impliquent ou d’un manque d’intérêt. D’autre part, ils recherchent spécifiquement des sources qui répondent davantage à leurs attentes et à leurs besoins, souvent au détriment des médias traditionnels grand public et de l’objectivité. La confiance joue ici un rôle central, toutefois celle-ci repose moins sur des faits avérés que sur leur perception d’authenticité et le statut des personnes qui diffusent les contenus. Cette perception, influencée par les réseaux sociaux et la dynamique numérique des plateformes, conduit les jeunes à accorder une plus grande importance à la proximité personnelle et à la réputation des personnes qu’à l’exactitude factuelle ou à la neutralité des informations.


  • 11

    TLDR = Too Long, Didn’t Read. (Trop long, pas lu.)

  • 12

    « Pendant les pauses, je regarde plutôt des trucs politiques, comme ça, de manière générale. Il y a une petite chaîne YouTube qui s’appelle « TLDR » et qui présente tout ce qui se passe dans le monde politique actuel […]. »

  • 13

    « Mais c’est vraiment quelqu’un qui est un peu plus connu. Il a aussi beaucoup de personnes qui le suivent, sur YouTube et tout ça. […] C’est vraiment pas quelqu’un qui raconte n’importe quoi. Parce que beaucoup de gens le suivent, des gens vraiment importants et influents, et ils ne suivraient pas n’importe qui. »

  • 14

    « Je ne sais pas d’où viennent ses sources. Mais il est neutre. »

  • 15

    « […] Quand j’ai besoin d’informations géopolitiques, je me tourne pas du tout vers des médias grand public. […] Généralement, j’écoute plutôt un général de l’armée à la retraite. »

  • 16

    « Mais depuis son départ de Fox News, je le regarde beaucoup, parce que […] je perçois une forme de spontanéité et de liberté dans sa manière de présenter l’actualité. »

  • 17

    « C’est possible que j’apprenne certaines choses une ou deux semaines plus tard, mais en général, je finis par être au courant. »

  • 18

    « RTL, oui. Donc, parfois, il y a quelques infos et tout qui s’affichent, et du coup je jette un coup d’œil rapide pour avoir un minimum de culture générale »

  • 19

    « Là, j’ai des actualités de RTL par exemple, 25 articles là maintenant, mais je vais pas les lire en entier. »

  • 20

    « Dans ma classe, personne n’a ce genre d’appli, avec des actualités. »

  • 21

    « Pour moi, regarder les infos de manière générale ça n’a presque aucune valeur, parce qu’elles sont toujours présentées à travers un certain prisme, que ce soit celui du journaliste ou, tout simplement, celui de l’intérêt politique qui se cache derrière. »

  • 22

    « […] Tout le monde a son avis, et c’est normal. »