6.2.1 Accès aux appareils numériques et utilisation au quotidien

Comme le montrent les données quantitatives présentées à la section 5.2, l’accès physique aux appareils numériques ainsi qu’à une connexion internet est quasiment généralisé dans l’ensemble du Luxembourg. Les jeunes disposent d’un large éventail d’appareils numériques et possèdent ainsi en règle générale un smartphone, mais aussi parfois un ordinateur portable, une tablette ou un autre type d’appareil qui leur appartient ou qui fait partie des équipements communs au sein de leur foyer. De ce fait, l’une des conditions infrastructurelles clés pour la participation aux processus sociaux qui concernent les jeunes, à savoir la participation sociale, politique et culturelle ainsi que l’accès au savoir et à la mobilité, est en principe garantie. La fracture numérique de premier niveau, c’est-à-dire l’inégalité dans l’accès aux technologies numériques (van Dijk, 2005), ne semble plus guère d’actualité à première vue.

Cependant, des différences apparaissent dans ce qui semblait être un accès homogène : les appareils de dernière génération, tels que les smartphones ou les tablettes, les technologies spécialisées qui favorisent certains usages et certaines compétences plus poussées (p. ex., les imprimantes 3D, les équipements dédiés aux jeux vidéo ou certaines applications de création qui nécessitent du matériel supplémentaire), ainsi que les abonnements liés à leur utilisation, impliquent parfois des coûts importants. Bien que les technologies numériques soient largement disponibles, il existe donc des différences en matière de conditions d’utilisation, liées aux inégalités socio-économiques et socioculturelles. Le contraste entre la situation de Théo (12 ans) et celle de Liam (18 ans) en est un exemple parlant.

Inégalités sociales observées dans l’accès à l’espace numérique : L’exemple de Theo (12 ans) et Liam (18 ans)

Theo est âgé de 12 ans et est en classe de 7e (première année de l’enseignement secondaire). Il appartient à une famille d’universitaires aux revenus confortables et au niveau d’éducation élevé. Ses parents financent ses activités de temps libre, dont le golf et le tennis, ainsi que certains abonnements payants comme Netflix. Lors d’occasions spéciales, par exemple à Noël ou à son anniversaire, le garçon reçoit des cadeaux à la pointe de la technologie et de haute qualité, tels que le tout dernier iPhone ou une imprimante 3D. Il avait en effet émis le souhait de recevoir cette dernière après avoir réalisé ses premières impressions 3D, notamment un support de câble pour sa sœur, dans un MakerSpace, un lieu de rencontre pour les passionnés de technologie et d’artisanat dans la ville de Luxembourg. Ses parents, et surtout son père lui-même passionné de technologie, encouragent activement les compétences créatives et techniques que leur fils développe.

Liam (18 ans) dispose à l’inverse de possibilités beaucoup plus limitées. Ce dernier a grandi dans une structure d’aide à l’enfance et sa situation financière défavorable ne lui permet pas d’accéder à certains outils numériques pourtant courants, tels qu’une webcam ou certaines plateformes de musique et de médias, les frais d’abonnement à ces dernières étant trop importants. Cela restreint fortement sa participation aux espaces numériques et, en particulier, la poursuite de son rêve de devenir un pilote de course e-sport. Son smartphone était régulièrement inspecté au sein de sa structure d’aide à l’enfance, ce qu’il décrit comme une atteinte à sa vie privée. Son espace et ses ressources matérielles limités, comme sa chambre exiguë, renforcent encore les obstacles qui se dressent sur sa route par rapport à ses pairs.

Si des conditions de départ défavorables influencent de manière négative les possibilités d’accès et de participation, elles n’empêchent toutefois pas systématiquement d’exploiter le potentiel de l’espace numérique. Liam a par exemple assemblé de sa propre initiative son matériel de jeu vidéo et s’est ainsi créé de nouvelles perspectives professionnelles grâce à sa pratique de l’e-sport. Beatriz est un autre exemple. La mère de la jeune femme de 20 ans l’a élevée seule et travaillait en tant qu’agente de nettoyage, celle-ci « hat wirklich alles [gemacht], um ein bisschen Geld zu sparen »1. Son accès à internet et aux médias numériques était limité pendant son enfance, les moyens financiers restreints de sa mère ne lui permettant guère d’investir dans des technologies numériques. Lors de l’entretien, elle explique qu’à la différence des autres enfants, elle n’avait pas la possibilité de regarder des émissions en langue étrangère et n’a donc pas pu acquérir de compétences linguistiques particulières, notamment en anglais. Elle tente aujourd’hui de compenser ce retard subjectif à l’aide de ressources d’apprentissage numériques. Elle raconte ainsi dans son journal numérique : « Ich benutze Duolingo jeden Tag. Ich versuche, mehr als ein- oder zweimal dort drauf zu sein […] das ist eine Sprachlern-App und momentan lerne ich halt Englisch, weil mein Englisch halt noch nicht so gut ist und so, mir fehlt einfach mehr Vokabular. »2 (Beatriz, 20 ans) Beatriz illustre comment certains jeunes sont capables, malgré des ressources limitées, de trouver des outils numériques qui leur permettent de combler les lacunes qu’ils pensent avoir et d’accéder à de nouveaux espaces d’apprentissage et de participation. Le smartphone joue ici un rôle particulièrement important à cet effet. L’importance que revêt le smartphone dans le quotidien des jeunes se confirme dans d’autres études portant sur l’utilisation des médias par les jeunes au Luxembourg (BEE SECURE, 2025) ainsi que dans plusieurs études menées à l’étranger, telles que l’étude allemande JIM 2024 (Feierabend et al., 2024, p. 13). Les entretiens qualitatifs menés auprès des jeunes dans le cadre de l’Étude qualitative sur la jeunesse en témoignent bien : le smartphone trônait alors souvent en évidence sur la table pendant les entretiens, était utilisé de façon spontanée pour présenter certaines applications ou constituait le point de départ de souvenirs personnels. L’achat du premier smartphone est généralement évoqué comme un moment marquant et est souvent associé au passage à l’enseignement secondaire et au désir de gagner en indépendance. « Wéi ech an de Lycée koum, dat heescht op Septième, also bis an d’sechst Schouljoer hat ech nach en Nokia, bis ech da riwwer an de Lycée gaange sinn, krut ech dann e Smartphone »3 (Julien, 21 ans). Le passage à l’enseignement secondaire s’accompagne souvent de trajets plus longs et d’une absence prolongée du domicile parental. Le smartphone devient alors un moyen de communication incontournable pour ces jeunes, notamment afin de communiquer avec leurs parents, mais est également le symbole du début de leur autonomie et de leur indépendance (cf. chapitre 9). Plusieurs se souviennent précisément du moment et des circonstances qui ont mené à l’acquisition de leur premier appareil. Pour Liam, son smartphone possède une grande valeur immatérielle : « Das war ein Geschenk von meiner Oma und das war für mich unbezahlbar. Das hat einfach für mich einen sentimentalen Wert, da konnte kein Mensch der Welt irgendwie was dafür bezahlen. »4 (Liam, 18 ans) Les autres appareils numériques sont, en comparaison avec le smartphone, moins utilisés. 64 % des jeunes possèdent un ordinateur portable, 53 % une tablette, 37 % une console de jeux, 27 % un ordinateur de bureau, 32 % une montre connectée et 16 % une liseuse. Ces appareils sont en outre davantage partagés avec d’autres personnes du foyer (cf. section 5.2). Les entretiens qualitatifs menés auprès des jeunes révèlent par ailleurs que ces appareils sont utilisés à des fins bien diverses : les ordinateurs sont principalement mentionnés dans le cadre de tâches scolaires et professionnelles, ainsi que des jeux vidéo et du visionnage de séries. Les tablettes sont généralement utilisées à des fins scolaires et sont aussi très populaires pour les activités de temps libre créatives, comme le visionnage et le montage de vidéos ou le dessin. Le smartphone, quant à lui, est utilisé de multiples façons et constitue un compagnon de tous les instants pour de nombreux adolescents et jeunes adultes : il permet de prendre des photos, d’écouter de la musique et de communiquer, et remplace ainsi des appareils individuels qui étaient auparavant nécessaires (p. ex., appareil photo, baladeur, téléphone).

L’importance si particulière du smartphone tient notamment à sa fonction de communication avec les pairs. Ce constat est corroboré par les résultats quantitatifs présentés à la section 5.1. La forte importance de cet usage a également été relevée dans le Rapport sur la Jeunesse 2020 : « De nombreux jeunes ont insisté sur cet aspect social de l’utilisation du téléphone portable au cours des entretiens. Ils estiment que les smartphones connectés à internet ont considérablement facilité la communication et permettent désormais d’échanger sans difficulté, quelle que soit la distance, ce qu’ils perçoivent comme très positif (Heinen et al., 2021, p. 109, trad. pers.).

Les modes de communication avec l’environnement social englobent les messages textuels et vocaux transmis par le biais de plateformes telles que WhatsApp, Signal et Telegram, ainsi que l’utilisation de réseaux sociaux comme Instagram, TikTok et Facebook. Les appels vidéo et vocaux, par exemple par FaceTime ou WhatsApp, sont des moyens de communication qui reviennent également fréquemment. Les applications spécialisées sur les rencontres et les relations amoureuses occupent en outre une place prépondérante. L’importance croissante du lien entre les jeux vidéo et les discussions en ligne sur des plateformes telles que Discord mérite elle aussi d’être mentionnée.

Parallèlement à la communication et aux réseaux sociaux, le divertissement (p. ex., Netflix, Disney+, Amazon Prime), la recherche d’informations et l’apprentissage (p. ex., plateformes d’apprentissage en ligne, YouTube, IA), la production de médias créatifs (p. ex., création de contenu, photographie, production de musique) et l’organisation personnelle numérique (p. ex., calendrier, applications de notes, Mobiliteit.lu) ont tous été cités comme des fonctions essentielles du smartphone.

L’analyse de l’utilisation des smartphones par les jeunes révèle une grande diversité en matière d’applications : outre les applications grand public dominantes telles que Snapchat, WhatsApp et Instagram, qui figurent parmi les réseaux sociaux les plus populaires chez les jeunes âgés de 8 à 18 ans vivant au Luxembourg (BEE SECURE, 2025, p. 12), les jeunes utilisent également de nombreuses applications niches qui ciblent des activités et des centres d’intérêt très particuliers. C’est le cas, par exemple, de Vinted, qui permet d’acheter et de vendre des vêtements d’occasion, de Slopes, qui permet de trouver des pistes de ski et de snowboard, ou encore de TeamUp, qui permet d’organiser des activités sportives. Cette liste est loin d’être exhaustive. Ces applications démontrent que les jeunes tirent pleinement parti des possibilités variées et ciblées qu’offre le monde numérique. Elles illustrent la place prépondérante qu’occupent désormais les pratiques numériques dans les domaines de la consommation, de l’apprentissage autonome et de l’organisation personnelle, et montrent à quel point celles-ci sont désormais un élément clé du quotidien des adolescents et des jeunes adultes.

Les échanges sur les applications utilisées révèlent par ailleurs que les centres d’intérêt et les préférences numériques des jeunes évoluent constamment. L’émergence continue de nouvelles tendances incite à télécharger et à tester certaines applications, qui perdent souvent de leur attrait après un temps donné. Avoir recours à une application en particulier est fortement lié à l’environnement social d’une personne : lorsque ses amis ou ses connaissances changent de plateforme, l’intérêt disparaît. En témoigne Aarav (28 ans), qui décrit ce phénomène de la manière suivante : « Before WhatsApp became a big thing it used to be Facebook. […] This was after the pandemic, we started Zoom and Teams, but before that it was mostly WhatsApp. »5 (Aarav, 28 ans) Ce propos met en lumière la façon dont les préférences en matière de plateformes de communication changent au fil du temps, comme cela a notamment souvent été le cas lors de la pandémie de COVID-19, et s’adaptent aux nouvelles réalités du moment. Un autre exemple concerne l’application BeReal, un réseau social qui invite chaque jour ses utilisateurs et utilisatrices à publier une photo authentique, sans filtre ni retouche, à un moment aléatoire de la journée. Sophie (14 ans) raconte que cette application était extrêmement utilisée il y a environ un an, mais qu’elle perd aujourd’hui en popularité auprès de son cercle d’amis : « Ech weess dass et, ech menge virun esou engem Joer war et ganz am Trend. Also do hu ganz vill Leit dat gemaach. Mee mëttlerweil maachen dat net méi grad esou vill Leit, also e puer maachen dat nach. »6 (Sophie, 14 ans) Si le choix des applications est fortement influencé par le contexte social, par ce qui est à la mode et apprécié par les amis, des différences apparaissent aussi en fonction de l’âge. Celles-ci sont particulièrement flagrantes lorsqu’il s’agit d’applications numériques qui servent à organiser son quotidien ou à accomplir des démarches administratives numériques au Luxembourg. Ainsi, des applications telles que MyGuichet, Payconiq ou les services bancaires en ligne sont de plus en plus prisées par les jeunes adultes âgés de 18 à 29 ans. À l’inverse, des jeux tels que Fortnite et Brawl Stars ont été principalement mentionnés par des jeunes âgés de 12 à 15 ans ; ils semblent avoir peu, voire aucune importance auprès des tranches d’âge plus élevées.


  • 1

    « faisait tout pour économiser un peu d’argent »

  • 2

    « J’utilise Duolingo tous les jours. J’essaie de pas le faire seulement de temps en temps […] c’est une application pour apprendre les langues, en ce moment j’apprends l’anglais parce que mon anglais n’est pas encore super bon, il me manque du vocabulaire surtout. »

  • 3

    « Avant d’entrer au lycée, c’est-à-dire en classe de 7e, j’avais encore un Nokia que j’ai gardé jusqu’à la fin de la 6e. C’est seulement quand je suis entré au lycée que j’ai eu un smartphone. »

  • 4

    « C’était un cadeau de ma grand-mère et ça n’avait pas de prix pour moi. Il a simplement une énorme valeur sentimentale pour moi, personne au monde ne pourrait en payer le prix. »

  • 5

    « Avant que WhatsApp devienne vraiment populaire, c’était surtout Facebook. […] C’était après la pandémie, on a commencé à utiliser Zoom et Teams, mais avant ça, on utilisait surtout WhatsApp. »

  • 6

    « Je sais qu’il y a environ un an, c’était ultra à la mode. Plein de gens l’utilisaient. Aujourd’hui, il y en a moins qui l’utilisent, mais il y en a encore quelques-uns. »