Jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, la proximité, l’intimité et le sentiment de partage naissaient presque exclusivement de rencontres en personne, au cours desquelles les individus partageaient une proximité physique et corporelle, ou, dans le cas des relations à distance, grâce à des échanges épistolaires (Teichert, 2023), en particulier des lettres d’amour (Simmel, 1908). L’ère du numérique permet aujourd’hui de tisser des liens sociaux indépendamment de la distance géographique. Durant les entretiens, de nombreux jeunes ont déclaré faire partie de communautés axées sur des centres d’intérêt spécifiques, entretenir des relations amoureuses longues distances grâce à des appels vidéo ou encore se faire de nouveaux amis avec lesquels ils communiquent parfois plusieurs heures par jour. La communication numérique remplace-t-elle donc le contact avec des personnes dans le monde physique ?
Les entretiens qualitatifs menés auprès des jeunes révèlent une réalité plus nuancée : les jeunes décrivent en effet la communication numérique comme quelque chose d’important, mais aussi de différent et d’insuffisant. Isabelle, 23 ans, indique par exemple que l’expression du visage de son amie juste avant de rire lui manquerait si elle n’y avait plus accès. Elle affirme que l’amitié requiert des moments de totale attention (« Man konzentriert sich wirklich nur auf die Person, die vor einem ist. »41), et trouve que cela fait défaut dans la communication numérique. Mariana, 27 ans, souligne l’importance que revêtent le langage corporel et l’humeur de la personne en face, des éléments qui font défaut dans un échange purement textuel en ligne : « You’re more invested in a conversation, when you’re in a physical presence with a friend, rather than online, […] if you see your friends in a physical manner, you see the expressions, you see the shifting of the mood. »42 (Mariana, 27 ans)
Ces exemples suggèrent que, bien que les canaux de communication numériques offrent de nombreuses possibilités, ceux-ci sont également associés à des limitations techniques majeures, telles que le champ de vision restreint dans les vidéoconférences ou les appels téléphoniques ainsi que l’absence de contact visuel et vocal dans les échanges textuels en ligne (Androutsopoulos, 2024, p. 73). Les adolescents et les jeunes adultes ont également évoqué d’autres aspects absents de la communication numérique, comme l’attention exclusive, l’atmosphère générale qui règne dans une pièce ainsi que la possibilité de toucher l’autre. Ces restrictions entraînent une déperdition des moyens symboliques (Hepp, 2010, p. 11). En effet, les échanges en personne ne reposent pas uniquement sur des mots, mais également sur un large répertoire d’indices non verbaux, tels que les expressions faciales, les mouvements oculaires, la posture du corps, les étreintes et le toucher. Ces derniers transmettent des émotions et des messages subtils qui sont ensuite perçus et interprétés individuellement et qui sont essentiels pour la compréhension et la dynamique entre deux interlocuteurs (Goffman, 1963). Or, ces indices subtils sont en partie absents des échanges numériques.
Même si les canaux numériques font partie du quotidien et sont totalement intégrés dans les routines sociales, les entretiens montrent que les jeunes sont parfaitement conscients que la communication numérique ne peut remplacer les rencontres en personne. La proximité physique, avec toutes ses nuances non verbales, reste essentielle. Sophie résume ainsi les choses : « Ech kéint mir virstellen dass ech mech gutt mat Leit verstinn online, an dass mir esou schreiwen. Mee ech fannen trotzdeem esou dëse Kontakt esou perséinlech, ass mega wichteg fir mech och. »43 (Sophie, 14 ans).
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« On se concentre vraiment que sur la personne qui est en face de nous. »
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« T’es plus impliqué dans la conversation quand tu retrouves un ami physiquement plutôt qu’en ligne, […] quand tu vois tes amis en personne, tu vois les expressions de leur visage et tu peux remarquer les changements d’humeur. »
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« J’imagine que je pourrais bien m’entendre avec des gens en ligne et échanger avec eux de cette manière. Mais le contact en personne reste quand même très important pour moi. »